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LORSQUE LE CŒUR EST SOMBRE

Gilles Archambault

LORSQUE LE CŒUR EST SOMBRE

Boréal, Montréal, 2013
232 pages
22,95 $

Les anciens Grecs redoutaient la démesure, Gilles Archambault s’en préserve tout autant. La vie dont il filtre et relaie les échos est peuplée d’humains aux trajectoires incertaines et parfois humiliées, aux rêves toujours vivants mais contenus et fragilisés, aux quotidiens domestiqués de gré ou de force. Le ton n’est pas au déferlement de lave ni à l’ultimatum verrouillé. Dans l’univers d’Archambault, les destins se croisent, pour un soir ou pour une réminiscence de l’antan, avant de repartir, désabusés ou simplement las, vers la suite de l’ornière. Tout y sonne juste, familier, modérément douloureux, à distance de l’effervescence et de tout dangereux dépassement. « La vie est là simple et tranquille » ? Non, elle est là dans la modestie d’une lasse vérité.

Du haut de ses quatre-vingt-deux ans, Ghislain a invité quatre connaissances à un repas sans motif évident ni gastronomie Michelin. Chacun et chacune, extrait pour quelques heures d’une existence modérément insatisfaite, balaie du regard la table ronde où les souvenirs, les rumeurs, les séductions, tel petit excès d’alcool tentent de donner une ossature à la rencontre. En donnant la parole à tour de rôle aux cinq convives, Archambault module l’éclairage sans accorder de préséance nette ou stable à qui que ce soit : les regards jugent sans éclat, les consciences profèrent des verdicts tranchés mais en dissimulent la morsure, les préparatifs de la nuit à venir vont de la caresse sur la cuisse de la voisine aux comparaisons entre le calme étriqué avec l’amant du présent et la stimulante insécurité que distillait la bohème de son prédécesseur. Toujours la vie plausible, apprivoisée. Mesurée.

Le temps, comme toujours chez Archambault, pèse de tout son poids. Personne n’entre en scène sans qu’on sache son âge. Autour du vieil acteur octogénaire en quête de tendresse, Yves, 66 ans avec « les seize années qui nous séparent », Marie-Paule, 62 ans, Luc, 42 ans, Annie, 35 ans, composent une troupe sans unité autre que celle d’une existence sans pétillant. Réunis, mais tout de même isolés ; solitaires, mais apparentés par l’isolement. Les bagages sont divers, les déceptions sourdent d’univers dispersés, mais, en chacun et chacune, le cœur est sombre. Parce que l’oubli et ses sables ont recouvert la notoriété. Parce que l’amant en titre n’était pas présent lors de la distribution du romantisme. Parce que les romans écrits au fil des années se retrouvent dans les librairies de livres usagés sans avoir conquis les néons. Parce que… Sagement, la démesure s’est absentée, cédant toute la scène à l’accompagnement discret, amical, épié par le battement du temps qui passe. Belle et émouvante mesure.

Publié le 29 mars 2014 à 9 h 54 | Mis à jour le 29 mars 2014 à 9 h 54