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Numéro 96

Luc Lecompte

L’OMBRE DU CHIEN

Les Herbes rouges, Montréal, 2004
184 pages
16,95 $


D’entrée de jeu, les miroirs s’activent les uns contre les autres. Un enquêteur s’acharne inutilement sur un suicide parce qu’il croit lire dans les papiers laissés par le mort un parallèle avec les fantasmes qu’il partage avec son amant. Ces papiers contiennent deux monologues douloureusement étanches. Celui d’un faussaire de métier dont même le nom, Vinci, est faux. Et celui du nomade qu’il a pris en pitié et hébergé.

Le faussaire se trompe lui-même autant qu’il leurre ceux qui achètent ses copies. Il nie le désir qui l’a conduit à accueillir le paumé qu’il dénomme Chien-Chien. Il peint l’autre habillé alors qu’il l’imagine nu, renonce peu à peu au rôle du dominateur et devient l’esclave de sa proie. Il est dérouté et terrorisé par l’apparition à son seuil de messages anonymes portant une fausse adresse et contenant, soigneusement inversées, des photographies de son intérieur. Sur les faux qu’il peignait avec assurance apparaissent soudain des dates qui le trahissent et le privent de son gagne-pain. Quand Brel, pour qu’on ne le quitte pas, acceptait de se faire « l’ombre de ton chien », peut-être entrevoyait-il cette déchéance de l’amoureux.

Luc Lecompte autorise Vinci et Chien-Chien à plaider, mais face à nous seulement. Chien-Chien déteste qu’on le dorlote au lieu de le tenir fermement en laisse ; Vinci identifie correctement ses pulsions, mais ne parvient pas à harmoniser ses gestes et ses désirs. Quand Chien-Chien montre les dents, il croit susciter en Vinci la colère souhaitée, mais Vinci, incapable de céder à son désir, recule et offre une soumission qui gâche tout.

Luc Lecompte explore un monde où les ombres empiètent sur la lumière avec le consentement de celle-ci. Son écriture, précise et pénétrante comme un scalpel, rend justice aux deux univers qui demeurent impénétrables l’un pour l’autre. En donnant à chacun les moyens de s’expliquer à fond et d’analyser l’autre avec tendresse et cruauté, il rend dramatiquement insoluble ce qui, de toute façon, n’aurait pu l’être. Les miroirs, contraints à la vérité, se fracassent.

Publié le 6 octobre 2004 à 15 h 06 | Mis à jour le 11 novembre 2014 à 12 h 31