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Christiane Duchesne

L’ÎLE AU PIANO

Boréal, Montréal, 2003
173 pages
17,95 $

Sans être un chef-d’œuvre, le dernier roman de Christiane Duchesne offre de multiples intérêts qui en font un récit des plus honnêtes, supérieur pour ainsi dire à la moyenne des publications, dans lequel l’auteure manifeste une expérience sûre de l’écriture.

L’anecdote de L’île au piano est toute simple : un dimanche de printemps, une jeune inconnue à « la beauté foudroyante » prend possession de la maison qu’elle a héritée de sa grand-mère et qui est inhabitée depuis 30 ans. L’arrivée de cette Rose Leifs coïncide avec l’éclatement d’une tempête d’une rare violence, qui va transformer en île la pointe d’un village côtier de la rive sud du Saint-Laurent et ravager des maisons dessus construites. Ce concours de circonstances est l’occasion d’une entraide générale, mais aussi et surtout d’une remontée dans le temps où les mémoires s’agitent : car « l’inconnue […] perpétue une lignée que tous ceux de la pointe gardent dans leurs souvenirs sans oser en parler ». Ce sont principalement Lefebvre, le vieux médecin du village, qui a déjà aimé, comme d’autres, la grand-mère paternelle de la nouvelle venue, Adélie Lorent, partie il y a 50 ans avec un jeune capitaine islandais qu’elle abandonnera vite et qui fera naufrage au large des côtes du Brésil en lui laissant un fils ; Yvonne, appelée Mélusine parce qu’« elle tient d’un mélange fée-sorcière », qui aime Lefebvre en secret depuis toujours ; Emmanuel, dit Jésus, un garçon de onze ans qui s’intéresse spontanément à Rose, avec laquelle il se reconnaît des affinités ; et Rose elle-même, une ancienne ballerine maintenant enceinte d’un ingénieur forestier parti travailler sur la rive nord du fleuve, qui finit par découvrir l’histoire de sa famille et du piano d’Adélie grâce aux révélations du médecin.

Sur le plan dramatique s’instaure par ailleurs un climat de mystère habilement entretenu par une diégèse où certains faits reçoivent un éclairage suffisant pour garder au récit sa force de conviction et sa vraisemblance tout en en laissant d’autres dans l’ombre. L’ensemble baigne de surcroît dans un univers poétique où le narrateur note par exemple qu’« un silence flotte sur le vent » et que « Lefebvre laisse passer l’invisible ».

Bref, l’heureux équilibre établi entre le factuel, le tragique et le lyrique produit une œuvre de haute qualité, qui n’est pas sans convoquer le souvenir d’Anne Hébert, ainsi qu’on ne manquera sans doute pas de le subodorer.

Publié le 10 décembre 2003 à 12 h 16 | Mis à jour le 10 décembre 2003 à 12 h 16