Numéro 92

Milan Kundera

L’IGNORANCE

Gallimard, Paris, 2003
181 pages
26,95 $

D’emblée le titre annonce le propos, l’humeur, la désillusion qui anime le narrateur du dernier roman de Milan Kundera, et qui l’inscrit à la suite des autres titres qui livraient sans ambages l’état d’esprit du romancier : Risibles amours, Le livre du rire et de l’oubli, L’insoutenable légèreté de l’être, L’immortalité.

Tous ces titres ont en commun d’exprimer un point de vue sur la condition humaine, d’en rappeler les grandeurs et les misères. Les personnages des romans et des nouvelles de Milan Kundera évoluent dans un univers sous haute surveillance (rappel d’un autre univers ?) et jouent très précisément le rôle qui leur est dévolu. Certes, le choix d’un narrateur omniscient explique la mainmise de ce dernier sur les personnages, mais cette dimension prend chez l’auteur des proportions qui vont bien au-delà d’un choix de point de vue narratif. L’approche n’est pas sans rappeler celle des romanciers philosophes du XVIIIe siècle, en particulier Voltaire, qui utilisait la forme romanesque pour illustrer ses thèses. Tout au long du roman, qui se déploie en tranches finement ciselées, l’écrivain nous rappelle que « le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner».

L’ignorance met en scène deux personnages, Irena et Josef, tous deux ayant émigré, la première en France et le second au Danemark, lorsque les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie en 1968. Confrontés à la remise en cause de leur choix dès lors que le régime communiste qui les avait forcés à s’exiler s’est effondré, Irena et Josef revoient soudainement leur passé les rattraper. La remise en question qui l’accompagne n’émane toutefois pas d’eux, du moins pas uniquement, pas essentiellement, mais de leur entourage et, ce faisant, révèle leur véritable statut. Aux yeux des autres – de leurs amis d’aujourd’hui comme ceux d’hier et de leur famille -, ils seront toujours des émigrés. Ce qui justifiait jusque-là leur présence en terre étrangère, leur statut de citoyen réfugié, s’écroule en même temps que le régime qui les a fait s’exiler. Dès lors, Irena et Josef ne peuvent échapper au retour, à la pression qu’exerce sur eux leur entourage, amis et famille, tout en sachant qu’ils n’appartiennent plus à ce passé qu’ils ont depuis longtemps enterré. Avec les années, ils ont découvert d’autres motifs que le refus d’un régime totalitaire pour justifier leur choix d’exil. L’ignorance dont il est ici question réfère autant au regard que nous portons sur nous-mêmes, que sur celui des autres, qui se révèle souvent plus efficace que le pire des régimes pour enfermer les gens à l’intérieur d’eux-mêmes. À leur façon, Irena et Josef nous rappellent que la vie est ailleurs.

Publié le 30 septembre 2003 à 12 h 21 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 23 h 43