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Jacques Poulin

L’HOMME DE LA SASKATCHEWAN

Leméac/Actes Sud, Montréal/Arles, 2011
125 pages
15,95 $

J’avoue être un lecteur poulinien, me vautrant dans la prose élégante, retenue, en douces vagues rêveuses, de l’auteur des Grandes marées, même si les derniers titres restreignaient un peu trop à mon goût l’univers déployé par Jacques Poulin depuis 35 ans. Lecteur assidu et heureux de retrouver si rapidement (un silence de deux ans, c’est rare) le chemin du Vieux-Québec avec Jack Waterman et son frère Francis, tel était celui que je croyais être. Pourtant, avec L’homme de la Saskatchewan, j’ai l’impression que l’écrivain de Volkswagen Blues s’est un peu égaré et qu’il nous livre son roman le plus faible depuis Faites de beaux rêves.

Un mauvais Poulin révèle quand même sa part de bonheur : le Vieux-Québec est encore intact dans ce regard singulier, avec ses lieux de réconfort arpentés ; les gestes de tendresse dominent toujours, grâce à une abnégation généreuse et fraternelle et à une communauté toujours recomposée par l’amitié, la littérature et le désir. Des personnages chers à l’œuvre reviennent, dont La Grande Sauterelle, qui rend visite à Jack et qui rencontre le jeune frère Francis, lecteur professionnel. Ce dernier, parce que son aîné s’est remis à l’écriture, obtiendra un contrat de nègre de son frère puisqu’il doit composer une autobiographie d’un joueur de hockey, gardien de but vedette, à partir d’une suite d’entretiens avec l’athlète métis descendant de Gabriel Dumont. Ici encore, Poulin tisse la toile intime du berceau de la civilisation française en Amérique avec le destin bigarré, violent et métissé du continent.

Mais il faut dire que, dans cette intrigue décousue, narrée par Francis qui accède à l’autorité de l’écriture dans ce récit, les ficelles de ce maillage sont énormes et que l’art de la nuance poulinienne laisse place à un discours très appuyé, centré sur la revendication linguistique, sur l’importance de la lutte et sur une urgence politique nouvelle. Les réflexions pertinentes sur les Métis, sur l’héritage canadien-français, sur la fonction de l’écriture et du témoignage sont gommées par un désir de péripéties mal ajustées au ton du roman, par une utilisation défaillantes des entretiens et par des liens entre les trois personnages plus aptes à révéler une nostalgie qu’une actualité. Même si la musique de Jacques Poulin soulève quelques fausses notes, il y a toutefois des moments de virtuose, surtout lorsque Francis « littérarise » son désir et ses dysfonctionnements.


Publié le 1 octobre 2015 à 9 h 00 | Mis à jour le 7 octobre 2015 à 15 h 11