Où un journaliste et écrivain londonien raconte son ambitieux périple sur le fleuve Yukon, depuis sa source jusqu’à la mer, à la force de la pagaie. Un récit inspiré, par lequel l’auteur nous fait découvrir avec lui les paysages nordiques baignés par le fleuve et le vécu des habitants de ses rives.
Le titre du livre fait référence au saumon royal, Oncorhynchus tshawytscha de son nom scientifique, plus communément appelé quinnat ou chinook au Canada. Chaque année, les saumons de cette espèce remontent le fleuve Yukon sur des milliers de kilomètres pour venir frayer dans ses affluents, sur les lieux mêmes de leur naissance. Pendant quatre mois, durant la montaison, Adam Weymouth a croisé la route migratoire des saumons. Son livre est un reportage hors norme par la qualité et la minutie de ses observations.
Le trajet qui constitue la trame de fond du livre a été dans les faits réalisé en deux temps, en 2016 et en 2017, l’été arctique étant trop court pour parcourir d’une seule traite les quelque 3 000 kilomètres qui séparent l’océan des frayères du saumon quinnat. Pour servir au mieux la fluidité du texte, l’auteur narre toutefois son voyage en continu, des sources du Yukon à la mer de Béring. De plus, si le sous-titre du livre annonce une descente du fleuve en canoë, on apprendra qu’une première étape, où de dangereux rapides devaient être franchis, a nécessité l’utilisation d’une embarcation insubmersible et l’aide d’un compagnon pagayeur expérimenté. La performance d’Adam Weymouth n’en demeure pas moins admirable.
L’auteur rencontre en chemin des gens qui contribuent à la profondeur de son récit en partageant leurs histoires et leurs points de vue sur la vie dans leur environnement, notamment sur l’exploitation et la préservation du quinnat. Weymouth assemble les témoignages recueillis de manière à montrer que la relation intime des habitants du Yukon et de l’Alaska avec leur milieu induit chez eux une conscience aiguë des défis environnementaux actuels.
De temps à autre, Weymouth se permet une remarque de nature à bousculer les idées reçues, ou du moins à susciter la réflexion. Ainsi, pour contrer le préjugé défavorable à l’endroit d’un certain mode de vie privilégié par les Autochtones, il suggère que notre vision du nomadisme devrait être relativisée. « Les chasseurs-cueilleurs sont considérés comme des peuples nomades, alors qu’en réalité c’est tout le contraire », affirme-t-il. Pour soutenir ce point de vue, il rappelle que les peuples autochtones d’Amérique occupaient chacun leur territoire et s’y tenaient. Ce sont les Européens, des citadins, qui ont quitté leur foyer pour peupler l’Amérique.
Il est tout de même périlleux de brosser un portrait bien informé des dimensions physiques et socioculturelles d’un environnement qui n’est pas le nôtre. Malgré sa bonne volonté, Adam Weymouth ne parvient pas à éviter complètement les inexactitudes. Par exemple, il croit que l’expression « Premières Nations » désigne tous les Autochtones, alors qu’elle exclut les Inuits et les Métis. De même, il laisse entendre que le terme « Esquimau » est couramment utilisé au Canada, quand on sait que l’équipe de football d’Edmonton connue jusqu’en 2020 comme les Eskimos a dû changer son nom pour les Elks. Il est aussi très étonnant de lire qu’au Canada « les Premières Nations sont autonomes et déterminent elles-mêmes leurs propres quotas de pêche ».
En ce qui concerne la traduction, on peut ressentir un certain agacement à la lecture de termes franco-français pour désigner des réalités nord-américaines pour lesquelles existent des mots bien ancrés dans leur contexte. Entre autres, ce n’est pas parce que Weymouth reprend le terme « snowmachine » utilisé par ses informateurs pour désigner la motoneige que le traducteur devait inventer l’« engin à neige ». Si l’on s’habitue à voir les « épicéas » comme des épinettes, et le « canoë » comme notre canot, le concept de « peau d’élan » est légèrement déstabilisant.
Il faut néanmoins savoir gré à Adam Weymouth de rendre compte des préoccupations des populations riveraines du Yukon, sans taire les contradictions ou les dissensions entre les individus et les groupes avec lesquels il a été en contact. Ainsi, certains revendiquent le droit de maintenir la pêche du quinnat pour assurer la vitalité économique de leur communauté, d’autres considèrent que seule une pêche rituelle est acceptable, tandis que d’autres encore jugent nécessaire de cesser tout prélèvement afin de favoriser le rétablissement de la ressource. Pourtant, là comme ailleurs, agir localement pour sauvegarder une espèce ne sera pas suffisant. Comme le souligne Adam Weymouth en conclusion, « [n]ous sommes un élément du paysage et l’histoire du saumon est la nôtre ».