Numéro 96

Robert Harrison

LES MORTS

Le Pommier, Paris, 2003
287 pages
44,95 $

Pour rendre justice à ce livre majeur, qui risque de passer inaperçu dans la masse de déchets qu’on nous vomit sur les rayons de nos librairies, il faudrait des pages et des pages. Il s’agit là de la méditation littéraire et philosophique grave d’un lecteur engageant cet enjeu capital depuis au moins Homère que le beau interroge précisément le rapport de l’homme à sa propre mort. Je dirai d’emblée que la dimension de cette réflexion rejoint la question simple, mais incisive, jadis posée par Jacques Lacan dans son séminaire sur l’éthique : « Peut-on dire que le rapport à la mort supporte, sous-tend, comme la corde l’arc, le sinus de la montée et de la retombée de la vie ? » Pas plus que n’importe quel champ de l’humanité, la littérature ne saurait évidemment offrir de certitude.

Reprenons. D’abord la terre, corollaire incontournable et élémentaire de l’Histoire avec un grand H. Car comment penser sans sol ? Puis vient ce qui en elle signe la présence qui fut : la tombe, fondatrice, marquant le passage et le lieu du transit. Rappelant que le mot grec pour « signe » sema, désigne également la tombe, Robert Harrison insiste sur le fait qu’il faut, pour parvenir à la pensée du rapport entre le lieu et la mémoire sur la terre, aller plus loin que Heidegger en instituant un temps, non pas de l’ontologie, mais de la nature et donc, de l’habitat des morts en plein cœur des vivants.

C’est donc à une fondation « humique » qu’invite le critique : « L’humus contient un élément conservateur fait de l’histoire inachevée du passé ». C’est alors Giambattista Vico qui soutient la thèse centrale de l’essai, à savoir que la sépulture permet aux humains d’accéder à l’humanité en assumant qu’ils naissent des morts. Plus encore : c’est la question philosophique de notre époque qui se trouve posée : « Qu’est-ce qu’une maison ? » Les vivants et les morts se retrouvant en elle, comment ne pas entendre la dimension du deuil et du chagrin de même que celle de l’héritage ? L’enjeu est de taille : qu’en est-il de « l’obligation humaine envers les cadavres ? » Nulle morbidité ici ; simplement, la mise en relief de l’immense déni des ancêtres que proposent nos sociétés dissoutes par les fondamentalismes religieux et FMIstes.

Publié le 5 octobre 2004 à 11 h 12 | Mis à jour le 9 janvier 2015 à 11 h 26