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George Steiner

LES LIVRES QUE JE N’AI PAS ÉCRITS

Trad. de l'anglais par de Marianne Groulez
Gallimard, Paris, 2008
287 pages
37,50 $

Au fur et à mesure d’une vie intellectuelle bien remplie, avec tout ce que cela suppose de rencontres et de conversations, de lectures et de réflexions, d’écritures et de conférences, il est normal que les tiroirs du bureau d’un penseur regorgent d’idées et de projets. Mais le temps peut venir à manquer pour mener à terme toutes ces réflexions. C’est peut-être dans cette situation que se retrouve George Steiner, essayiste et philosophe, spécialiste en littérature comparée et en théorie de la traduction et auteur de nombreux ouvrages et conférences. Cet homme érudit, au curriculum vitæ imposant, voit, du haut de ses 79 ans, que les idées se sont accumulées et que le temps lui glisse entre les doigts.

Il choisit, ici, de livrer sept idées dont il ne pourra sans doute pas compléter le développement et qu’il nous présente en autant de chapitres. Pour chaque idée, Steiner reste fidèle à son habitude : sitôt les prémisses établies, il abreuve le lecteur d’un flot ininterrompu de connaissances et de références. Sauf qu’au fil des pages, les questions s’accumulent et restent sans réponses. À la fin de chaque chapitre, la dernière phrase est consacrée à l’explication de l’inachèvement de sa réflexion.

De toutes ces idées, la plus étonnante est sans aucun doute son ébauche sur le langage et la sexualité. Profond et sensuel – ce qui surprend agréablement –, il démontre les vertus et les subtilités de la langue lorsque employée durant l’acte sexuel. Dans un autre chapitre, il poursuit sa réflexion sur l’enseignement et la culture, présentant les prémisses d’une formation holistique formidable qu’il décrira comme « un projet fou ».

Le lecteur habitué sera peut-être de prime abord déçu par cette lecture aux idées débridées, parfois sans grande structure, que l’on pourrait comparer à une promenade en accéléré sur une route cahoteuse. Avec ce livre, Steiner fait le don d’idées pour quiconque aurait la force épistémologique pour reprendre la réflexion et la mener à terme. Car tout est là : la question de départ, le fil conducteur, les sous-questions ainsi que les références pour alimenter la réflexion. En fait, ce livre est un acte de générosité de la part de cet érudit penseur : il fait le cadeau de sept idées, sachant qu’il ne pourra jamais les exploiter lui-même. Une magnifique façon de passer le flambeau.

Publié le 13 décembre 2008 à 13 h 25 | Mis à jour le 14 février 2015 à 16 h 10