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Jacques Keable

LES FOLLES VIES DE LA JOUTE DE RIOPELLE

Lux, Montréal, 2009
252 pages
24,95 $

Les rapports entre l’art public et le citoyen pourraient s’apparenter à une relation amour-haine. Nombreuses ont été les œuvres qui ont provoqué des réactions négatives, voire violentes. La sculpture Famille de Robert Roussil s’attira des plaintes des citoyens une fois placée devant le Musée des beaux-arts de Montréal, au point où elle fut cavalièrement emportée dans un fourgon de la police. Une fois en France, la même sculpture vaudra à l’artiste d’être accusé d’obsession sexuelle. Ce ne sont pas seulement les œuvres qui provoquent, mais aussi les espaces de création artistique, tels l’Îlot Fleurie dans le quartier Saint-Roch à Québec, ou le Corrid’Art, rue Sherbrooke à Montréal, qui fut démonté en 1976 à la faveur de la nuit par les cols bleus de la ville, à la demande du maire Jean Drapeau. Et que penser de la grogne soulevée en 1999 par la statue grandeur nature de René Lévesque qui, du haut de son 1,63 mètre, fut considérée comme étant trop petite ?

Mais l’art peut aussi être l’objet d’âpres convoitises. Et c’est le cas de l’œuvre de Jean-Paul Riopelle, La Joute, qui est restée presque invisible de 1976 à 2002, à l’ombre du Stade olympique, à l’angle des rues Pie-IX et Pierre-de-Coubertin. Loin des regards ‘ la Régie des installations olympiques ayant fait construire après les Jeux de nouvelles structures qui la cachaient aux yeux des passants ‘, mal entretenue ‘ son propriétaire, le Musée d’art contemporain de Montréal, l’ayant « oubliée » ‘, il fut décidé de la déménager là où elle pourrait être appréciée à sa juste valeur. Mais fallait-il privilégier un déménagement plutôt que de la mettre en évidence dans son milieu ?

Il faut dire que tous les ingrédients étaient réunis pour que ce déménagement soulève plusieurs questions restées sans véritables réponses. Il s’agit d’une des œuvres les plus imposantes créées par Jean-Paul Riopelle (1923-2002), artiste de renommée mondiale, mort sans avoir réellement exprimé de vœu particulier à propos de sa création. Inaugurée en juillet 1976, la sculpture s’inscrivait entièrement dans son milieu d’origine, l’architecte Roger Taillibert ayant même modifié les plans du Stade olympique afin de l’accueillir et de l’inscrire dans un ensemble cohérent et artistique. De plus, il ne faut pas oublier que la sculpture a quitté le quartier ouvrier de Hochelaga-Maisonneuve pour se retrouver dans le quartier des affaires, sur une place au-dessus de l’autoroute Bonaventure.

Le livre de Jacques Keable, qui s’est impliqué pour éviter le déménagement de l’œuvre, retrace la saga qui l’entoure. Un livre important qui répond à un devoir de mémoire tout en permettant de saisir l’existence difficile de l’art dans un contexte public.

 

Publié le 25 juin 2009 à 21 h 49 | Mis à jour le 12 janvier 2015 à 20 h 04