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Numéro 87

Philippe Delerm

LES AMOUREUX DE L’HÔTEL DE VILLE

Du Rocher, Monaco, 2001
169 pages
22,95 $

Les parents de François ont toujours prétendu être les amoureux que Robert Doisneau a immortalisés sur la célèbre photographie à laquelle le titre du dernier roman de Philippe Delerm fait écho. S’il est difficile pour un enfant d’avoir des parents célèbres, cette célébrité est d’autant plus malaisée à assumer lorsqu’elle plonge ces derniers, aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans l’anonymat le plus complet. Car, ce n’est pas un couple que Robert Doisneau a immortalisé, mais bien une époque et l’atmosphère qui y régnait, et que restitue à son tour Philippe Delerm en en respectant les couleurs : « Trente ans après, je pouvais sentir cette petite musique de chambre étouffée, tonalité particulière aux années cinquante, ces années d’après la guerre où les espoirs, les carrières et même les drames sentimentaux se jouaient à l’intérieur, à l’enclos. »

Le drame de François se joue également à l’enclos. Il vit seul et la librairie de quartier qui l’employait ne peut plus faire face à la concurrence. Il se retrouve donc sans emploi, disposant soudainement de tout son temps pour entreprendre, par l’écriture, la lente remontée de son passé à la recherche d’une vérité sur son enfance et d’une raison d’être qui lui ont toujours paru manquantes. Jusque-là sa vie s’est déroulée sans heurt, mais il éprouve toujours un sentiment ambivalent à la vue des photos de Robert Doisneau, qu’il regarde en quelque sorte comme un album de famille, et comme la preuve qu’on lui a volé son enfance puisque subsistera toujours un doute sur l’identité des amants de sur la photo. Ce bonheur affiché à la vue de tous, il s’en est toujours senti exclu. « La gêne éprouvée devant ‘ Le baiser de l’hôtel de ville ‘ venait surtout de cette joie offerte, cette libre insolence, dont je ne retrouvais pas la trace dans mes souvenirs. C’était une fêlure dont je m’étais toujours détourné, qu’il me fallait exorciser. »

Exorciser la nostalgie par l’écriture. Voilà sans doute le seul véritable projet de ce roman qui oscille constamment entre l’introspection et le portrait d’une époque, la nôtre, qui cherche à retrouver la désinvolture et la promesse de bonheur que Robert Doisneau a su créer avec ses photographies. Il faut lire ce roman de la même manière, en s’y abandonnant.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21