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Rino Morin Rossignol

LE TEMPS DES SIGNES

Perce-Neige, Moncton, 2019
229 pages
25 $

Il est des livres qu’on ne devrait pas oublier. Ainsi en est-il des deux premiers recueils de poésie de Rino Morin Rossignol, qui étaient épuisés, Les boas ne touchent pas aux lettres d’amour (1988) et La rupture des gestes (1994), que vient de rééditer Perce-Neige sous le titre du Temps des signes.

Divisé en trois parties, La rupture des gestes nous entraîne dans la lente prise de conscience de son identité qu’amorce Morin Rossignol à partir de sa vingtième année. Qui est-il ? « Je ne suis que l’espace / entre deux matins », affirme-t-il timidement, incapable de nommer les forces qui le déchirent : « Fais taire en moi / le chaos de mes obsessions ».

La première partie reprend le titre du recueil et couvre les années 1970-1973. Le poète y raconte son effroi, son désespoir, ses angoisses qui croissent au fur et à mesure que son homosexualité latente fait surface alors qu’il tente de l’endiguer : « Je suis un sexe en perdition / je suis un sexe qui se meurt / abruti ». Le premier poème, « Seins », n’apparaît pas dans l’édition originale, mais préfigure la rupture.

La douleur de l’être trouve son sens dans l’honnêteté de la démarche : « Les arbres ont de la peine / eux aussi / quand on les déracine ». Cette quête d’honnêteté se manifeste entre autres dans la fulgurance d’images toutes simples mais combien riches de sens : « Un jour de grisaille / se frotte à la fenêtre bleue / d’une chambre froide ».

Dans la deuxième partie, « Le rituel des vertiges » (1974-1979), le poète tente d’affirmer son homosexualité. À la culpabilité qui a suivi la découverte de son orientation succède la difficulté d’avoir à l’assumer. Période sombre, introspective, réflexive : « Et j’étais nu devant le vide / et je n’étais plus bien dans ma peau ». Il lui faut accepter que tout ne soit pas dit, que tout ne soit pas clair : « J’enfouis mon angoisse / entre les mots ».

La troisième partie, « La spirale des urgences » (1985-1988), raconte son long voyage au bout de la nuit. Morin Rossignol se jette dans une sexualité débridée, voulant tout à la fois se perdre et se trouver, « braver [s]es interdits / délier [s]es tabous ». Les poèmes s’allongent, se transformant en suites, le vers se fracasse dans les mots. La violence du cynisme remplace la plastique du poème. Et si l’écriture reste belle, c’est qu’elle sait capter cette violence : « Le temps crache d’ennui / dans le cendrier ».

Puis, dans le dernier poème, « Trottoirs hirsutes », Morin Rossignol rassemble en un tout son expérience. Comme s’il faisait face à sa mort intérieure. Un poème décousu, morcelé, âpre, cru. L’image qui clôt le recueil : « Et soudain / l’éclat du silence », donnera son titre au recueil suivant (1998).

Les poèmes des Boas ne touchent pas aux lettres d’amour ont été écrits entre 1980 et 1984. Ils s’insèrent donc entre les deuxième et troisième parties de La rupture des gestes. Ces « contes à rebours », selon la première édition, hésitent entre nouvelles et journal intime dans une prose que l’auteur définit comme poétique. Morin Rossignol y aborde son homosexualité d’une façon ouverte et provocatrice mais sans l’introspection qui est au cœur de La rupture des gestes : « Tous les paradis artificiels sont bons en enfer. On cruise ». On a l’impression d’une dérive qui se heurte à un cul-de-sac affectif et amoureux, mais en même temps qui permet au poète d’accepter ses désirs : « Peut-être émergeons-nous de la vie comme la forme jaillit sur la toile de l’artiste ».

Si la prose des Boas ne touchent pas aux lettres d’amour semble être un jaillissement du cœur et exprime son « voyage » dans la nuit, les poèmes de La rupture des gestes sont fignolés, ont des accents chantants même s’ils sont douloureux. Les images sont fortes, les verbes colorés, les phrases précises. Et dans les deux cas, Morin Rossignol réussit à nous faire partager sa quête.

Publié le 29 juin 2020 à 10 h 30 | Mis à jour le 29 juin 2020 à 10 h 30