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Michael Delisle

LE SORT DE FILLE

Leméac, Montréal, 2005
121 pages
14,95 $

Michael Delisle, dans son plus récent recueil de nouvelles Le sort de fille, s’emploie à décrire de brefs moments d’attente où tout bascule. Non pas que sa prose déploie des trésors d’ingéniosité à trouver des rebondissements inattendus ; elle travaille plutôt à faire surgir les malaises contemporains liés à la famille, à la solitude et aux espoirs secrets. Les sept nouvelles de cet intense recueil s’installent au cœur d’un désarroi familier, où le quotidien cache des blessures vives. Tous les personnages sont doués d’une prescience devant le désaveu du monde ; ils savent qu’à tous instants les plaies peuvent s’ouvrir, même qu’ils peuvent eux-mêmes les rouvrir, comme Jérôme, ce simple d’esprit grattant jusqu’au sang ses boutons, qui porte caché en lui une méchanceté naturelle derrière un masque d’innocence. Abandonnés par leur père, confrontés à l’indifférence de leur mère, soumis à des violences intériorisées et ne connaissant que des amitiés fragiles, les personnages de Michael Delisle tentent de se composer un monde intérieur riche où la culture (Stéphane Mallarmé, Charlotte Brontë, par exemple, et Le Petit Larousse) ferait rempart, espoir rendu inefficace par la cruauté de l’univers implacable de leur banlieue anonyme et froide. Ces nouvelles, qui se répondent à travers des lieux communs comme le boulevard Therrien à Longueuil et des personnages qui reviennent à l’occasion, insistent sur la part compromettante en chacun de nous, celle qui cherche à améliorer son sort, mais qui débouche sur une violence envers soi et autrui difficilement contrôlable. Dans ces remous de l’attente, où le désordre semble toujours devant soi, l’espoir, comme le désarroi, ne s’attache qu’à de petits gestes quotidiens. L’art de Delisle réside alors dans les ellipses ; celles-ci rendent compte de la puissance d’une narration qui maîtrise ses effets, et elles décrivent d’une certaine façon les malaises d’une culture sans repères. Dès lors, que ce soit en décrivant l’attente d’un autobus ou de la mort d’une chienne malade ou en exposant une situation économique qui entraîne que les corps deviennent la seule monnaie d’échange, l’écriture de Michael Delisle met en évidence ce qui retient au sol nos projets de libération et fait que nous devenons chacun un « chien attaché ».

Publié le 7 juin 2006 à 18 h 14 | Mis à jour le 7 juin 2006 à 18 h 14