Le rabaissement

Philip Roth

LE RABAISSEMENT

Trad. de l’américain par Marie-Claire Pasquier
Gallimard, Paris, 2011
122 pages
22,95 $

L’œuvre de Philip Roth est centrée sur la double exploration des fantasmes fondateurs de la culture étatsunienne et du principe d’inadéquation au social et au réel qu’éprouvent des personnages rongés par une éthique contraignante. Dans ce contexte, la sexualité est chez lui une forme intime et sociale qui permet d’absorber la rumeur du monde et de signaler comment se posent les questions de la désuétude, de l’amertume et du désenchantement. Ses romans oscillent alors entre deux pôles : il y a ceux voués à la mise en forme de la rumeur sociale, autour de secrets intimes que répercutent la vie collective, et ceux qui s’établissent d’emblée dans la sphère du quelconque, du commun, du singulier partagé. Dans la première catégorie, Pastorale américaine et La tache étaient de grandes réussites, alors qu’Un homme donnait sa pertinence à la seconde voie. Le dernier roman de Roth, Le rabaissement, appartient manifestement à la deuxième perspective, mais il en montre surtout les limites.

À travers le récit centré exclusivement sur Simon Axler, un grand comédien dépossédé de sa contenance scénique et qui perd, de facto, tous ses moyens, Roth évoque d’une part l’intimité de la relation entre l’ambition et l’échec et d’autre part le masque social qu’est une profession, masque apparent à partir du moment où il devient inopérant. Pourtant, seule la première des trois sections est centrée sur ce drame de la conscience éplorée du jeu, les deux autres se vouant à la tentative naïve de régénération par la sexualité, à travers une relation avec Pegeen, ex-lesbienne de plus de vingt ans la cadette de Simon et fille de ses anciens collègues. Le roman montre alors toutes ses faiblesses, dans cette histoire de renouveau sexuel, où les clichés abondent, où l’histoire se fait faussement affriolante, où la réflexion tombe à plat. La relation est mal construite, elle ne permet pas de saisir pleinement l’angoisse qui gouverne Simon, et surtout, elle n’assure pas la reprise du motif initial de l’inadéquation à son propre rôle, si ce n’est que par l’orientation sexuelle de Pegeen, mais dans un portrait uniquement porté par la vision machiste du comédien. Au contraire, Le rabaissement, dans ses lubies érotiques de sugar daddy, dans son intimisme mal assumé, dans son élitisme bobo, assume une posture complaisante, qui consiste à s’abîmer dans la consommation, la possession et le rêve d’une jeunesse retrouvée. Il y a quelque chose de gênant dans ce roman sans âme, avec une plume bien en deçà de ce que Roth fait usuellement, où les détails, les raccords, les motivations, les interactions sociales sont abandonnés à l’intime satisfaction de faire renaître quelques fantasmes perdus. Malgré la conclusion dramatique, aucun drame ne vit dans ces pages.

Publié le 23 mars 2014 à 15 h 19 | Mis à jour le 15 mai 2014 à 10 h 13