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Numéro 103

Gilles Marcotte

LE MANUSCRIT PHANEUF

Boréal, Montréal, 2004
216 pages
21,95 $

On y est, c’est sûr, dans un vrai polar : il y a des morts troublantes, une enquête avec un inspecteur nommé Bernard Grandmaison, homme de grande culture qualifié de faux Maigret, des suspects qui n’en sont pas tout à fait et une ambiance de suspicion et de questionnements. Et on n’y est pas tout à fait, on est dans un roman avec des histoires d’amour, de haine, loin mais si près des romans de Georges Simenon, Lawrence Block, Manuel Vasquez Montalban, Henning Mankell. Et puis, c’est tout cela à la fois, une forme de pastiche savant qui se refuse à l’être tout à fait. C’est un pur jeu mené par un écrivain en pleine possession de son art, comme on dit pour résumer cavalièrement.

Gilles Marcotte, dans un style assuré et complexe, joue là-dedans comme un enfant dans un carré de sable : il construit, il échafaude, il détruit ou, plutôt, reprend ses matériaux et nous fait voyager dans un monde puis dans un autre sans jamais perdre le fil. La voie tracée, on la suit avec plaisir et avec un sentiment de sécurité qui honore le meneur de jeu. On n’est jamais dans la vérité franche et absolue, comme si les faits avérés n’existaient plus, non pas faute de preuves, mais pour la raison que tous les possibles sont vrais. Le manuscrit Phaneuf a disparu et nul ne saura jamais le retrouver, nul n’osera jamais le retracer, nul n’a envie de le lire pour y découvrir ses secrets. Il s’effacera comme un pastiche de vérités trop lourdes. On pourrait dire que son absence est plus vive que sa lecture. Sa disparition marque les esprits comme sa recherche et il ne sera point feuilleté puisque l’action se joue ailleurs et c’est là que le roman a cours. Julien Brossard, éditeur ; Simone, secrétaire d’édition ; Arcade Phaneuf, sénateur, que son épouse Audrey laisse en quelque sorte crever ; Alfred Vleminckx ; l’anecdotique Joanna pour qui meurt Alfred en ingurgitant un plein sac de drogue et d’autres personnages, tous vrais, possibles et touchés par la grâce romanesque. Ce jeu n’est pas vain ; cette littérature, même savante et cultivée, à cause de cela peut-être, laisse quelque chose qui s’agrippe à soi. On a entièrement conscience de cela quand le livre est refermé. Ses secrets sont bien gardés.

Publié le 13 juin 2006 à 19 h 44 | Mis à jour le 13 juin 2006 à 19 h 44