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Numéro 123

Pierre Boulle

LE MALHEUR DES UNS

De Fallois, Paris, 1989
234 pages
26,95 $

Le malheur des uns… n’est pas le premier livre qui aborde de façon romanesque le problème du sida mais, comme à son habitude, Pierre Boulle a choisi un angle d’attaque insolite.

La recherche sur le sida progresse lentement et, malgré l’Église, le meilleur moyen de prévention demeure le préservatif, « un objet qui va devenir aussi indispensable que la brosse à dents, avec la différence précieuse qu’il ne sert qu’une fois ». Voilà pourquoi l’épidémie peut apparaître comme « une aubaine » pour Alexandre Shark, administrateur d’une société d’exploitation d’hévéas, arbres dont on tire le latex. Tel est le point de départ du roman.

L’aventure nous mène en Malaisie, à Kuala Lumpur. L’auteur évoque non seulement les paysages mais aussi les odeurs, le marché en plein air et le parfum indéfinissable du douvian « à la chair blanche et à l’écorce hérissée de piquants, qu’aucun Occidental ne peut oublier quand ses narines s’en sont imprégnées une fois ».

Plantant le décor d’une plantation d’hévéas en pleine expansion, Pierre Boulle nous fait assister à un brûlage, « spectacle rare de nos jours », opération spectaculaire et souvent dangereuse. « Oui, il faut du mazout. Dans d’autres pays, on se contente de laisser sécher les troncs et d’y mettre le feu à la fin de la saison sèche, mais il n’y a pas de saison sèche en Malaisie. Il y a seulement une saison où il pleut un peu plus et une autre un peu moins. » De telles évocations ont dû remuer le passé de l’auteur qui partageait sans doute le plaisir de Morlange, un de ses personnages, faisant visiter les plantations à Shark et à son fils Alain.

Les thèmes abordés à travers le roman sont nombreux: les rapports difficiles entre chercheurs, les positions de divers groupes à l’égard de la maladie, de la prévention, de la recherche (Église qui voit dans le préservatif une invention du Diable, défenseurs des animaux qui s’opposent à l’expérimentation des vaccins et traitements sur les chimpanzés, chercheurs en mal de publicité ou de pouvoir, investisseurs). La recherche elle-même n’est pas épargnée; loin de faire l’objet d’une véritable coopération internationale, elle donne lieu à des luttes de pouvoir entre scientifiques, à des rivalités entre laboratoires en raison de l’enjeu économique.

Si Pierre Boulle se plaît à pousser jusqu’au paroxysme la logique de l’action qu’il décrit (sabotage et assassinat), la lutte judiciaire franco-américaine qui oppose depuis plusieurs années les professeurs Montagnier et Gallo à propos de la découverte du virus HIV nous rappelle que la réalité n’est pas là non plus si éloignée de la fiction.

Jamais le romancier ne se fait moralisateur ni ne cherche à apitoyer le lecteur. Au contraire, il manie avec adresse le paradoxe et évoque avec une ironie décapante les situations révoltantes ou tragiques. Si le livre a pu choquer quelques bonnes âmes, c’est sans doute parce que Pierre Boulle a frappé juste en dévoilant un peu ce qui se cache derrière l’apitoiement contrit qu’exige la démagogie ambiante.

Publié le 9 décembre 2014 à 15 h 14 | Mis à jour le 7 janvier 2015 à 9 h 57