On retrouve dans Gabriel Báñez, auteur argentin mort en 2009, peu connu hors de son pays, une sorte de condensé de la littérature occidentale des cent dernières années. Les grandes influences y sont évidentes, de Sartre et Camus jusqu’aux maîtres uruguayens et argentins qui l’ont précédé, notamment Juan Carlos Onetti, dont le roman Le puits semble se refléter comme en eau trouble dans Le mal dans la peau. Et si on se rappelle que Le puits a été écrit la même année que La nausée de Sartre (1938), les deux romans s’inscrivant dans la même mouvance existentialiste (liberté de choix, irrationalité de la vie, vain désir de vérité, nihilisme, présentation des événements de façon froide et séquentielle et selon un ordre qui tient plutôt du hasard que de la morale, refus de toute fausseté), on comprendra que Báñez est comme un revenant des années 1930 et 1940. À noter d’ailleurs que son narrateur s’appelle Damien Daussen, un nom tout à fait onettien. Mais tout autant, c’est auprès de L’étranger de Camus qu’il faut chercher la source de ce roman désarmant. On y retrouve le même rythme syncopé et froid des monologues de Meursault, cette façon de se dépeindre sans complaisance, pas même avec cynisme, simplement en se montrant sans fard et sous un jour qui ne peut d’aucune manière plaire. Également le ton sobre, l’absence de sentiments, les gestes qui relèvent du hasard ou de l’impulsion et qu’il serait vain, illusoire, inutile, ou trop fatigant de repousser. Puis cette absence de remords, de compassion humaine, d’intérêt envers son prochain qui mènera Meursault à sa perte. Ajoutons-y la passivité lymphatique du narrateur, l’amertume qui enveloppe chacun de ses propos, l’absence de toute tentative de justification, les descriptions brèves mais à la fois précises à l’excès, les dialogues vifs et naturels (surtout ceux des femmes), on comprendra que Camus n’est jamais loin. Il y aussi ce sentiment que très vite il y a ici anguille sous roche et que cet homme n’est pas que désabusé : il porte en lui une sorte d’anathème, outre celui que lui confère sa simple humanité, qui donne l’impression que la simplicité du récit, des dialogues, du personnage lui-même est fausse, que la boue n’est pas loin, que les indices subtilement laissés ici et là ne vont pas rester sans suite – et là c’est sans contredit Onetti qui se dessine derrière.
Par son côté noir et son personnage franchement désagréable, le roman pourra paraître rébarbatif à certains. Mais il serait dommage de s’arrêter là, car Báñez est un écrivain véritablement remarquable. Son écriture naturelle, fluide et sensuelle, sans fioriture aucune (parfaitement reproduite par le traducteur Frédéric Gross-Quelen), où l’élégance surgit essentiellement de la fraîcheur et de la spontanéité des phrases, vient faire écran à la dureté des propos, à la médiocrité du personnage – et nul doute que cela est voulu et fort réussi, car se crée ainsi une sorte de ballet à l’équilibre finement tissé entre bien et mal, beau et laid, moralité et amoralité, ordre et chaos. Les femmes que notre antihéros fréquente sont pour leur part pleines de vie et de vérité aussi, et là encore on les croirait venues montrer à leur manière à quel point cet être est taciturne et aigri. Puis il y a la façon dont il traite les humains, en particulier les Juifs et les femmes. Car l’homme est non seulement antisémite – de façon discrète et sournoise, graduelle aussi, ce qui rend cela particulièrement exécrable –, il est aussi franchement misogyne, l’un allant manifestement avec l’autre. Cela suffira sans doute à faire fuir d’autres lecteurs encore, mais à nouveau il y a lieu de persévérer, car les mérites de l’auteur sont justement de savoir jouer de tous les registres, de même que des sentiments des lecteurs, avec un art consommé ; sans compter que son objectif n’est évidemment pas de défendre l’antisémitisme et la misogynie – à en juger par les deux dédicaces : « À ma femme et mes enfants juifs » ; « À Irène Meyer » (grande dame des lettres argentines et féministe notoire), ainsi que par l’impitoyable exergue de Liliana Cavani (Portier de nuit) sur la victime et le bourreau. Comme quoi la démonstration par l’absurde est parfois plus efficace que toute autre.