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Jean-François Beauchemin

LE JOUR DES CORNEILLES

Les Allusifs, Montréal, 2004
153 pages
16,95 $

À l’évidence, Le jour des corneilles est de la plume d’un très solide romancier, dont le remarquable travail d’écriture puise visiblement son inspiration autant chez Gaétan Soucy, en particulier dans La petite fille qui aimait trop les allumettes(pour l’atmosphère étrange et le contexte primitif des rapports humains), que chez Rabelais (pour le traitement de la langue). Concernant la langue, qu’on en juge : « ‘Diablerie et grain d’orage !’ fit-il aussitôt, jetant prestement au feu le reste de sa pitance. Piqué, saisi par extrêmes fâcheries, il se dresse alors, vient me gripper par l’épaule et m’entraîne fort mauvaisement vers la barrique ». Tout le roman est dans ce ton, où les protagonistes eux-mêmes, le père et le fils Courge, sont à l’image de la démesure de la langue et de sa forme archaïque. « Père » et « fils » cohabitent isolés dans la forêt, vivant dans des conditions primitives : leur principal souci est de chasser pour se nourrir. Ces personnages ne se parlent à peu près pas. Imposant « en toutes portions de sa personne », père n’est capable que d’invectives et de brutalité ; il bat et humilie régulièrement fils, bien que celui-ci soit – du moins physiquement – devenu adulte. Complètement dominé, fils n’a droit à aucune liberté d’agir et de parole ; l’amour, qu’il porte néanmoins à père, lui dicte son obéissance. Cependant, s’il agit et parle selon les attentes au reste fort limitées de père, fils n’en pense pas moins : ayant éprouvé de l’amour pour une « bourgeoise » qu’il a rencontrée dans des circonstances exceptionnelles et qu’il ne reverra jamais, chérissant père plus que tout, fils s’étonne de l’absence totale d’affection chez « l’inventeur de [s]es jours » et s’interroge : « […] père compensait-il son incapacité à creuser autrui par son extrême talent à dépecer les bêtes ? » À la fin du roman, père ayant soumis fils à une épreuve physique d’une cruauté extrême, dont il faillit ne pas se remettre, d’une part, et fils ayant délibéré sur l’objet de sa réflexion, celui-ci tue son tortionnaire idolâtré, puis le dépèce afin d’y chercher l’amour de père que le silence dissimulait peut-être.

Toute la richesse de cet univers tout à fait particulier et profondément barbare tient pourtant moins dans la portée de la réflexion sur la quête d’amour et le sentiment de culpabilité suscitée par cette quête que dans une écriture extrêmement maîtrisée et cohérente, qui s’accorde on ne peut mieux au propos. Sur le plan de l’écriture, donc, un roman de première force, certainement susceptible d’être distingué par un prix littéraire. Quant au reste – et ce reste n’est pas rien -, l’histoire piétine un peu, et surtout l’intérêt de lecture diminue rapidement. Le sentiment d’une certaine répétition, qui finit même par rendre lassant l’ingéniosité de l’écriture.

Publié le 23 novembre 2004 à 14 h 33 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 18 h 33