Accueil > Commentaires de lecture > Essai > LE CRI DE LA TAÏGA

Aron Gabor

LE CRI DE LA TAÏGA

Du Rocher, Monaco, 2005
697 pages
38,95 $

C’est une histoire à peine croyable que raconte ce long ouvrage d’un auteur jusque-là inconnu, rescapé de la folle répression communiste russe. Une véritable bouteille à la mer, qui a abouti à la conscience humaine. Un rappel, malheureux, des possibles de la cruauté des hommes mais aussi l’appel à un espoir (improbable ?) d’une destinée plus digne de notre monde.

L’auteur, ex-journaliste hongrois, marié, cadre supérieur à la Croix-Rouge, qui a commis quelques écrits critiques envers le communisme (ce sera là le seul « crime » qui explique son sort peu enviable), accepte un rendez-vous formel de l’ambassadeur russe à Budapest. Dans cette Europe de l’Est entrée bien malgré elle dans l’ère du joug soviétique, voilà une invitation difficile à refuser. L’invitation tourne au kidnapping. C’est le 7 août 1945. S’ensuivra une condamnation à mort en septembre par un tribunal soviétique et une vie « au plus bas niveau de l’existence ».

Le reste ? Un long sommeil noir, dans le goulag soviétique de l’ère stalinienne. L’auteur est « libéré » des prisons russes en 1950, mais sans droit de quitter le pays. Il devient, selon son expression, un « apatride en liberté ». Il vit comme magasinier, en Sibérie, rencontrera Valentina. Nommé citoyen soviétique, il refuse néanmoins de s’intégrer et poursuit sans relâche ses actions visant à un retour dans son pays. Il arrive finalement à ses fins : il franchit la Hongrie en 1960, s’installe à Munich en 1965 et meurt en 1982.

Aron Gabor raconte ses « quinze années volées » à la troisième personne, tellement son destin apparaît funeste, à la limite du soutenable. Il se nomme le Civil et le Forçat, comme pour maintenir une neutralité de l’écriture qui aurait toutes les raisons de sombrer dans le larmoiement. Sur près de 700 pages, il décrit, dans le détail, tout ce qu’il a vécu, notamment ses rencontres avec d’autres bagnards et ses bourreaux.

L’écrivain veut témoigner, pour s’assurer d’une écriture la plus juste de l’histoire de son temps : « L’important, c’est que le monde à l’ouest, élevé avec la bagnole et le sexe, comprenne mieux le prix terrible qu’ont à payer pour leur survie les peuples soumis aux diktats soviétiques ». « Au cours de l’histoire de l’humanité, ajoute-t-il, il y a eu beaucoup trop de gens éliminés par des comptes rendus rédigés par ceux que des livres des écoliers ont décrits comme des saints ou des héros. »

Comment a-t-il survécu à son calvaire ? Par l’imaginaire. « Au fur et à mesure que son être biologique s’éloignait de la normalité et s’approchait de l’irréalité, son imagination est devenue de plus en plus fertile. Il n’a rien demandé au monde extérieur qui lui faisait peur, et il a préféré son monde à lui. Là, il était heureux. »

Aron Gabor est mort quelques années avant la disparition de la puissance soviétique consécutive à la chute du mur de Berlin, en 1989. Dommage. Mais aurait-il été surpris de cette débandade du système mis en place par Lénine et compagnie ? Il semble bien que non. « Vous avez démoli tout ce que les millénaires ont érigé, et rien bâti à la place. Le rien ne peut pas être la base de l’avenir. »

Avec justesse, un camarade lui avait dit : « Tu te retrouveras dans l’écriture ». Une phrase prophétique, un destin qui s’est réalisé pour le meilleur profit de l’Histoire et des enseignements moraux que l’on doit en tirer.

Publié le 17 juin 2006 à 13 h 11 | Mis à jour le 17 juin 2006 à 13 h 11