Xavier de Jarcy

LE CORBUSIER

UN FASCISME FRANÇAIS

Albin Michel, Paris, 2015
288 pages
35,95 $

L’angle surprend. L’urbanisme, pensais-je, est un monde où s’affrontent des conceptions nourries de science et de goût, de béton ou de verdure, et Le Corbusier appartient à cette mouvance. Émanant d’une autre planète, le fascisme, Mussolini compris, relève de la politique et obéit à d’autres arbitrages. Erreur. Xavier de Jarcy démontre, documents et témoignages à l’appui, que de multiples liens rattachent l’une à l’autre la sphère philosophique et celle qui structure l’habitat.

Le Corbusier, écrit de Jarcy, « s’inscrit dans un projet politique qui le dépasse, et qui vise à faire triompher en France, sous une forme nouvelle et technologique, les valeurs traditionnelles de la terre, de la famille et du métier ». Déjà, on entrevoit Pétain avec sa trilogie « famille, travail, patrie ».

Bon limier, de Jarcy scrute les fréquentations de Le Corbusier, son travail à Vichy, ses écrits. L’ensemble révèle dans les propositions architecturales de Le Corbusier d’inquiétantes fumerolles du fascisme. Fascisme français peut-être, mais fascisme quand même.

Parmi les copinages chers à Le Corbusier, Alexis Carrel, longtemps adulé par le Québec cléricalisé. « En général, écrit ce Nobel de médecine (1912), les individus les plus sensibles, les plus alertes et les plus résistants ne sont pas grands. Mussolini est de taille moyenne, et Napoléon était petit ». On appréciera. Carrel moquera aussi « l’idée que les deux sexes peuvent avoir la même éducation, les mêmes occupations, les mêmes pouvoirs, les mêmes responsabilités ». Autre amitié révélatrice et délétère, celle du dramaturge Giraudoux. Inquiet d’« une infiltration continue des Barbares », l’auteur de La guerre de Troie n’aura pas lieu en voit l’origine dans les « populations israélites » et ajoute qu’il fallait « refouler tout élément qui pouvait corrompre une race qui doit sa valeur à la sélection et à l’affinement de vingt siècles ». Ce médecin, ce dramaturge, cet architecte, même combat.

À observer ces influences, on comprend que, sitôt la France vaincue, Le Corbusier se soit précipité à Vichy et qu’il y ait obtenu bon accueil. « Le Corbusier est promu en janvier 1941 conseiller pour l’urbanisme. » De Jarcy note : « Il rédige aussitôt un texte, L’Urbanisme de la Révolution nationale, défendant la construction en hauteur, orientée selon la course du soleil, entourée d’espace et de verdure, et complétée par des équipements favorisant l’eugénisme et la santé de la race ».

Le biographe conclut : « Il [Le Corbusier] nie la cité comme fait culturel au profit d’un déterminisme pseudo-biologique. Ce naturalisme fournit le support théorique au tartinage sur toute l’Europe, mais surtout en France, de cités standardisées ». Quand Le Corbusier affirme qu’« une ville est une biologie », il « s’aligne, écrit de Jarcy, sur le discours des eugénistes les plus extrêmes ».

CQFD (Ce qu’il fallait démontrer).


Publié le 7 juillet 2016 à 15 h 40 | Mis à jour le 26 juin 2016 à 10 h 46