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Mode lecture zen

NUIT BLANCHE

Entrer dans un nouveau roman de Jacques Poulin, c’est souvent comme poursuivre une lecture déjà commencée, retrouver des thèmes et des personnages familiers. Le dernier titre ne fait pas exception à cette tendance. Le narrateur de L’anglais n’est pas une langue magique, lecteur professionnel, est le petit frère de l’écrivain Jack, protagoniste de nombreux romans de Poulin, dont le remarquable Volkswagen blues. Comme dans Le vieux chagrin, le récit est traversé par une inconnue dont l’identité reste un mystère. Enfin, comme dans pratiquement tous les romans de l’auteur, une jeune fille blessée ou en révolte, des chats apaisants et la référence à beaucoup de livres (dont plusieurs sur l’histoire de notre continent) peuplent l’univers des personnages principaux.

Francis et son frère Jack habitent le quartier Saint-Jean-Baptiste à Québec. L’appartement de Jack, grand frère idéalisé, est situé au dernier étage d’une tour d’où le romancier, qui se sent vieux et malade, tente d’écrire le grand roman de l’Amérique française. Le petit frère habite humblement le rez-de-chaussée et circule entre l’île d’Orléans et les vieux quartiers de Québec. Même s’il rafraîchit constamment la mémoire de son frère, qui oublie les principaux événements de l’histoire des États-Unis et du Canada, Francis se compare à Henri Richard devant son frère Maurice, et se construit des scénarios imaginaires pour dominer son sentiment d’infériorité. Francis prend néanmoins son métier de lecteur très au sérieux. Ses clients sont des êtres blessés : jeune fille suicidaire ou enfant malade ; lui-même vulnérable, il choisit ses lectures en guettant les effets de celles-ci sur l’âme fragilisée de ceux qui l’écoutent. Et on peut constater que leur pouvoir de guérison est grand.

Même s’il évolue dans L’anglais n’est pas une langue magique, le personnage-lecteur de Poulin emprunte largement à la littérature américaine ou canadienne-anglaise, que ce soit pour lire un roman de Steinbeck ou le récit d’une expédition dans le Far West ; ou encore pour parler de son admiration pour Hemingway. Ce titre un peu racoleur répond à une question que se pose le narrateur après avoir été interrogé sans manières par un policier qui lui propose un deal pas très régulier. Pourquoi, dans certaines circonstances, est-on irrésistiblement attiré par des mots anglais ? Pourquoi les utilise-t-on quand on connaît pourtant leur équivalent français ? Parce que, selon le narrateur, on croit que l’anglais est une langue magique. Qu’est-ce à dire ? Francis n’ira pas plus loin. S’agit-il d’une projection, mêlée d’admiration et d’envie, qui illustre l’ambiguïté du sentiment d’infériorité que Francis éprouve devant son grand frère ? Car Francis (presque homonyme de français) idéalise son frère Jack (prénom anglais qui évoque Kérouac, figure mythique paradoxale de l’Amérique française). Jack est pourtant fragilisé et rien moins que remarquable, tandis que Francis guérit des âmes à coup de lectures bien choisies.

Cette forme ambivalente de l’antagonisme français-anglais apparaît régulièrement en filigrane dans le texte et est rappelée plus lourdement par un chapitre consacré à la mort de Montcalm sur les plaines d’Abraham et la présence d’une « police montée » franchement antipathique, qui harcèle Francis comme une mauvaise conscience. Heureusement, et contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, Poulin n’insiste pas trop longuement sur le complexe du peuple conquis. Au contraire, son dernier roman est un hommage à la magie des mots, toutes langues confondues.

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