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Numéro 103

Agota Kristof

L’ANALPHABÈTE : RÉCIT AUTOBIOGRAPHIQUE

Zoé, Genève, 2004
57 pages
16,95 $

Pour toute personne ayant lu Le grand cahier, roman paru en 1985 et aussitôt traduit en une trentaine de langues puis couronné du prix du Livre Européen, le retour à la vie littéraire d’Agota Kristof constitue un événement à célébrer. D’autant plus que les dix ans de silence qui ont séparé la parution du roman Hier (1995) de la publication du récit L’analphabète (2004) de l’écrivaine d’origine hongroise n’ont aucunement altéré la beauté et la puissance de sa plume.

Premier récit autobiographique d’Agota Kristof, L’analphabète regroupe onze brefs chapitres qui, à la manière d’instantanés, présentent autant de moments de la vie de cette femme dont le parcours personnel est intimement lié aux grands bouleversements de l’Histoire du XXe siècle. De l’amour de la lecture d’une fillette de quatre ans à la venue à l’écriture d’une femme en exil, ce magnifique petit livre raconte, avec une économie de moyens propres à Agota Kristof, l’enfance en Hongrie, la pauvreté après la guerre, la fuite en Autriche et l’exil en Suisse, où l’écrivaine demeure toujours aujourd’hui. En une cinquantaine de pages à peine, Agota Kristof trace ainsi le long chemin qui l’a menée de l’enfance à l’âge adulte, d’un pays à l’autre, de sa langue maternelle à sa langue d’adoption. Sans apitoiement ni débordement, c’est-à-dire avec la sobriété d’écriture et la pudeur qu’on lui connaît, l’écrivaine raconte des moments intimes de sa vie et parvient à toucher profondément le lecteur, ému par autant de sincérité et de force en si peu de mots.

Fil sur lequel est délicatement posé le récit, l’amour de l’écriture qui anime depuis toujours Agota Kristof demeure vif tout au long de son existence et de ses contacts avec les « langues ennemies » (l’allemand, le russe, mais aussi le français, parce qu’il « tue [s]a langue maternelle »). Un passage du livre est particulièrement éclairant : « Quelle aurait été ma vie si je n’avais pas quitté mon pays ? Plus dure, plus pauvre, je pense, mais aussi moins solitaire, moins déchirée, heureuse peut-être. Ce dont je suis sûre, c’est que j’aurais écrit, n’importe où, dans n’importe quelle langue ». Pour le plus grand bonheur de ses innombrables lecteurs, il va sans dire.

Publié le 17 juin 2006 à 13 h 54 | Mis à jour le 17 janvier 2015 à 19 h 25