Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > L’AMOUR EN FACE

Numéro 92

Serge Rezvani

L’AMOUR EN FACE

Actes Sud, Arles, 2002
255 pages
32,25 $

Même en exceptant sa carrière de peintre, on peut parler d’au moins deux Rezvani. Celui des livres autobiographiques et des romans sur l’art et l’amour – en premier lieu Les années-lumière –, puis celui des romans philosophiques aux teintes d’Apocalypse : guerre cérébrale de Fous d’échecs, utopie nucléaire de La cité Potemkine, décadence de l’institution muséale dans L’origine du monde. Avec L’amour en face, c’est le premier Rezvani qu’on retrouve, alors que l’auteur entremêle sa vie, l’univers de Jules et Jim et celui de l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Présenté comme un « ciné-roman », le livre est une variation sur les thèmes de l’amour fusionnel, du triangle amoureux et de l’opposition entre l’art et la marchandisation, tous exploités avec brio dans des œuvres précédentes.

Pour le don Juan qu’est Denis Denan, rien de plus insupportable au regard que la symbiose entre le peintre Chamirian et son épouse Alex, qu’il espionnera (d’« en face ») de façon obsessive, avant de tenter par tous les moyens possibles de les corrompre. Achetant les toiles de l’artiste pour mieux s’immiscer dans sa vie et souiller son inspiration, le riche érotomane nous transmet d’ailleurs lui-même cette histoire, grâce à une narration dont on devine le machiavélisme.

À travers le délire de Denan, on renoue avec une géométrie des perspectives qui avait fait tout l’intérêt de La nuit transfigurée, il y a une quinzaine d’années : « Donc ces hybrides que nous nous sentions être baisaient en quelque sorte à quatre, tout en n’étant que deux. Étrange sensation de redoublement des plaisirs dans le dédoublement ». Vertigineuse et dynamique, la prose de Rezvani est ici à son meilleur, manipulant les obsessions sérielles en évitant la tendance logorrhéique de quelques-uns de ses romans. Par la mise en scène du vain mais acharné combat contre la pureté, c’est toujours la question de l’origine qui fascine l’écrivain, dont le dégoût pour l’âge postmoderne n’a rien de naïf, se mêlant d’ailleurs d’une certaine fascination à son endroit. Une dualité que reflète tout à fait la forme à la fois très construite et ouverte de ce roman.

Publié le 30 septembre 2003 à 15 h 03 | Mis à jour le 8 février 2015 à 15 h 39