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Mode lecture zen

NUIT BLANCHE

Ange Bastiani (que de signifiants laisse résonner ce nom) est le pseudonyme de Victor-Marie Le Page. À entendre ses autres dénominations, on croit rêver : Maurice Raphaël, Ange Gabrielli, Victor Saint-Victor. Il y a là bien du céleste, les saints lorgnant du Très Haut les effluves de la chair.

Une courte présentation par Jean-Jacques Pauvert nous met au diapason – car il s’agit, non pas simplement, pour le narrateur à l’odorat fort développé de ce roman, de voir l’anus de la femme, mais bien de l’entendre au plus près Et de multiplier les figures Parce que dans « l’outre-vue », cet anus aux échos bataillien devient jusque dans l’orage soleil et chapelle, « œil écarquillé, fixe, envoûtant, dardant son regard de cyclope ». Or dans l’ob-scène, on est toujours plus de deux, les « nSuds de membres » ne se formant qu’à ce prix.

Le narrateur fait d’abord la connaissance de Clio lors des noces d’argent de Maître Trouduc. S’engage un ballet de paroles et de silences, d’invites discrètes ouvrant sur des nuits florides. C’est au cours de l’une d’elles qu’ils rencontrent quatre hommes dont l’un d’eux, Donatien, un jeune voyou au nom prédestiné, offre sa sœur au « couple ». Nelly, une jeune pute cruelle du « petit Chicago », un dédale de ruelles entre le port de Toulon et ses artères commerciales, fait plonger la bourgeoise dans la pure abjection. Du luxe bourgeois au kitsch de parc d’amusement, on descend moins que l’on ne monte, tendresse et violence ordurières, jouissance et prière finissant par se confondre. Clio la snob et Nelly la pute vont se rejoindre dans le mal à l’heure où celle-ci, accompagnée de ses acolytes – dont le narrateur -, se vengera de Lucile, une belle blonde prude et protestante de l’Armée du Salut. Elle aussi, bien malgré elle, puis trouvant rapidement en elle les ressources de la dépravation (elle a été vertement abusée dans sa tendre enfance), se vautrera dans la lie la plus éclatante.

Ange Bastiani, c’est une langue, un style, une voix. Qu’on juge de la générosité du vocabulaire lorsque le narrateur fantasme le pubis de Clio : « Je le voyais blason, chevelure de chanvre, amas de copeaux de hêtre ou de cuivre, flamboyant triangle isocèle, auréole, feuillage automnal, poignée de frisons ». Et bien sûr, comme il se doit, du rêve à la réalité, la distance restera incommensurable.

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