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Harry Mulisch

L’AFFAIRE 40/61

Trad. du néerlandais par Mireille Cohendy
Gallimard, Paris, 2003
264 pages
23,95 $

Comment les choses peuvent changer ? Le doivent-elles ? Mais alors pour quoi ? Toute sa vie d’écrivain, Harry Mulisch a été ligoté par l’urgence de comprendre. Or avec le procès Eichmann il saisit qu’il y a quelque chose de vain à tenter de déchiffrer l’insaisissable. L’horreur ne relève pas du savoir. Dans la quête d’une réponse, l’auteur néerlandais est guidé par cette autre angoisse, plus prégnante et pesante : « Il nous faudra veiller à ce que tous les chemins ne mènent pas à Auschwitz ».

N’y ont-ils pas tous mené ? À comptabiliser les génocides qui ont ensanglanté le XXe siècle, l’écrivain augurait juste. Les questionnements nés de ce procès l’ont assurément appuyé.

Car, ce qui intéressait l’auteur, ce n’est pas ce qu’Adolf Eichmann a fait, mais ce qu’il était. Qu’est-ce qui a mené à Eichmann ? Qu’est-ce qui l’a fabriqué ? Pour Harry Mulisch comme pour Hannah Arendt, Eichmann était une machine. Une machine qui a été conçue. L’homme ne faisait qu’obéir aux ordres. Il ne croyait qu’aux ordres. Il aurait obéi à n’importe qui. Se questionne-t-il vraiment en plein tribunal à Jérusalem en 1961 : « Que m’aurait apporté la désobéissance? Et à qui cela aurait-il servi ? »

C’est par le serment qu’il prêta en 1932, à Himmler en personne, qu’il est devenu un exécutant machinal des ordres, qu’il a organisé l’infernal dispositif. Son serment avait le caractère d’un lavage de cerveau. Une machine n’a pas d’état d’âme ; une machine sert.

En ce sens, Eichmann se situe dans une longue tradition. Il n’est pas un cas exceptionnel. Ainsi il n’est pas tant un criminel qu’un être capable du pire, l’auteur de la formule « solution finale ». Pour Harry Mulisch, ce ne sont pas des criminels dont il faut se méfier mais des citoyens normaux, ceux de qui l’on dit : « [I]l vaut mieux crier beaucoup que d’être très intelligent ». L’écrivain est convaincu que les racines du Mal ne sont pas mortes avec le procès Eichmann ou Nuremberg. Et ce n’est pas l’actualité quotidienne qui l’en dissuaderait.

Alors, on peut se demander qui (le milieu familial ?), quoi (une institution ?) de nos jours est capable d’armer le citoyen de demain contre la barbarie.

« À vos ordres ! » Ne nomme-t-on pas cela l’Histoire humaine ?

Publié le 1 octobre 2003 à 16 h 01 | Mis à jour le 29 janvier 2015 à 19 h 32