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NUIT BLANCHE

Les lecteurs assidus de Paul Auster, dont je suis, attendent toujours avec une certaine impatience la parution de chaque nouvelle publication. Au fil des ans, celui qu’on a souvent qualifié du plus européen des écrivains américains, construit une œuvre des plus originales où les thèmes liés à l’identité, à l’errance, aux prétendus effets du hasard et des coïncidences intervenant dans le cours d’une vie, ont une place prépondérante. Le style même de Paul Auster, qui évite les effets recherchés pour épouser au plus près la trame narrative qu’il tisse soigneusement, tend davantage à s’effacer pour laisser toute la place au déroulement de l’histoire. En cela, il demeure un écrivain avant tout américain. Les thèmes abordés dénotent une influence, voire une affection pour la littérature européenne, mais le traitement s’inscrit sans conteste dans le sillon de la littérature américaine contemporaine.

Le dernier roman, La nuit de l’oracle, s’inscrit dans la poursuite de l’œuvre, mais il révèle également une certaine fracture par rapport à cette dernière. Aux thèmes précédemment cités, il faudra maintenant ajouter celui de la blessure, et inscrire La nuit de l’oraclecomme le roman qui fait écho aux événements du 11 septembre. Peu après que soit survenue la tragédie, Paul Auster avait confié à un journaliste qui l’interviewait à ce sujet son incapacité d’écrire durant les jours qui ont suivi l’effondrement des tours jumelles. Or, le roman s’ouvre sur cette phrase : « Je relevais d’une longue maladie ». Maladie dont on se fait avare de détails, sinon qu’elle fut foudroyante, qu’elle faillit être mortelle et qu’elle écrasa de dettes le personnage principal, Sidney Orr, écrivain. Ce dernier est par ailleurs habité par l’angoisse de ne plus retrouver l’inspiration jusqu’au jour où il fait l’achat d’un carnet bleu, dans une boutique tenue par un mystérieux Asiatique, dans lequel il se met à transcrire une histoire qui lui semble dictée par le carnet même. Mais l’histoire qui peu à peu prend forme dans le carnet aboutit rapidement à une impasse, Orr abandonnant même son personnage dans une pièce souterraine au terme d’une aventure qui s’avère sans issue, autant pour le personnage mis en scène par l’écrivain, que pour ce dernier et pour le lecteur appâté par cette histoire gigogne. L’effondrement du roman mis en abyme confronte le personnage principal à sa propre réalité, qui menace également de s’écrouler à la suite d’un enchaînement d’incidents qui remettent à l’avant-plan le thème de l’identité, avec toutefois une variable importante : quelle part de responsabilité avons-nous dans son développement ? Paul Auster soulève la question sous des angles différents, sans toutefois y répondre, comme il se doit.

La nuit de l’oracle fait écho au titre d’un roman que le personnage abandonné dans une pièce souterraine par Sidney Orr devait publier, puisqu’il était éditeur. Un roman dont on ne saura rien sinon qu’il s’agissait d’une œuvre maîtresse d’une écrivaine reconnue, voire son roman le plus achevé. Encore une fois, Paul Auster nous laisse devant le vide, devant une impasse qui est peut-être celle qu’il redoute pour l’Amérique. Ce roman n’est pas le plus réussi de Paul Auster, mais en abordant le thème de l’impasse de plein fouet comme il le fait, il inscrit dans la continuité une œuvre qui demeure l’une des plus originales de la littérature américaine contemporaine.

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