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Szilárd Borbély

LA MISÉRICORDE DES CŒURS

Trad. du hongrois par Agnès Járfá
Christian Bourgois, Paris, 2015
332 pages
37,95 $

Né dans un petit village perdu près des frontières roumaine et ukrainienne, Szilárd Borbély nous donne un roman hautement autobiographique racontant la vie d’un jeune garçon dans la campagne hongroise de 1968. C’est le premier et dernier roman de cet auteur d’abord reconnu pour sa poésie. Dans le recueil Pompe funèbre, il relatait la tragédie ayant touché sa famille : en 2000 ses parents étaient violemment tués à coups de bêche par des voleurs.

Cette cruauté est partout présente dans La miséricorde des cœurs, publié en 2013 en Hongrie. Aux côtés de l’ivrognerie, de la saleté, de la bestialité même. L’auteur, qui s’est donné la mort un an plus tard, y décrit comment des hommes peuvent se comporter en animaux lorsqu’ils sont élevés dans la peur et le plus extrême dénuement, tant culturel, spirituel que matériel. La Hongrie est alors sous le joug de l’URSS depuis 1945, malgré la brève insurrection de 1956. Comme en Russie, le climat de délations et de règlements de comptes y est lourd. Mais on y souffre en plus d’éloignement, de manque de tout. Le sol de la maison, par exemple, est en terre battue. « Au printemps, écrit Borbély, ma mère la badigeonne. Elle malaxe du crottin de cheval avec un peu de terre argileuse et des fétus de paille en un mélange épais. Une fois séché, ça devient une croûte dure, si elle contient assez de crottin de cheval. »

Dans le village où grandit le jeune garçon, les Juifs et les anciens koulaks sont traités comme des parias. Malheureusement pour lui, son père est le fils illégitime d’un riche Juif et sa mère, d’un koulak. On s’en prend à lui, on le bat à la sortie des classes. En tant que valeurs bourgeoises, l’intelligence et le goût d’ailleurs, que promeut (mais peu quand même) la mère, n’ont pas leur place au sein de la communauté. D’ailleurs, les enfants un peu trop rêveurs sont rapidement remis dans le droit chemin : alors qu’ils dorment, on bat à côté d’eux un chat prisonnier dans un sac ; le moment où ce dernier meurt coïncide avec la mort des rêves. Le pire dans cet univers suffocant, c’est qu’il est impossible à fuir.

Voilà un roman dur, mais écrit dans une langue magnifique, même si la beauté n’a rien à voir ici. Szilárd Borbély a l’art des descriptions et du non-dit. La miséricorde des cœurs est un livre essentiel pour qui s’intéresse à l’histoire trouble des pays de l’Est européen.


Publié le 7 juillet 2016 à 12 h 33 | Mis à jour le 7 juillet 2016 à 14 h 49