Gisèle Bienne

LA MALCHIMIE

Actes Sud/Leméac, Arles, 2019
256 pages
42,95 $

L’actualité nous apprend qu’à l’issue de longues procédures judiciaires, certains agriculteurs victimes de produits phytosanitaires et de pesticides, soutenus par d’importants mouvements et associations, gagnent leur procès contre Bayer-Monsanto et obtiennent d’importants dédommagements.

C’est le moment de lire La malchimie de Gisèle Bienne, qui évoque les effets particulièrement néfastes de ces produits.

Gabrielle, la narratrice, est avertie par un coup de téléphone de l’hospitalisation de son frère Sylvain pour une leucémie aiguë. Celui-ci, employé dans une grande entreprise agricole en Champagne, a abondamment répandu pendant plusieurs années, sans protection, des produits dont il ne lisait que le mode d’emploi. « Pour le reste, dit-il à sa sœur, il m’aurait fallu une loupe. »

Gabrielle évoque ses inquiétudes devant l’évolution de l’état de son frère, hospitalisé dans l’unité 99 du CHU régional, à 120 kilomètres de son domicile », et qui « reçoit les malades de cinq départements ». Elle n’accède à la chambre stérile qu’après avoir « chaussé les chaussons verts, enfilé les bottes blanches, la blouse verte, la charlotte, le masque, les gants ».

C’est là qu’elle rencontre une dame dont le mari agriculteur est atteint d’un lymphome. « Un agriculteur de plus ! » s’exclame cette femme. « Notre région détient le palmarès des cancers de la vessie pour les viticulteurs, cancer du sang, lymphomes pour les agriculteurs. » C’est pourquoi elle envisage d’intenter un procès contre Bayer-Monsanto.

Une légère amélioration de l’état de Sylvain lui permet un jour de quitter la chambre et d’aller « faire un tour chez les civils » jusqu’à la cafétéria, d’espérer une sortie prochaine, de profiter de chaque instant de la vie. Lui et sa sœur prennent plaisir à évoquer leurs souvenirs d’enfance, notamment les joies que Sylvain éprouvait en jouant au football. « Maintenant, dit-il plaisamment, je suis en surface de réparation. »

Il assume sa condition d’agriculteur et ne regrette pas de ne pas avoir été gendarme comme l’aurait voulu son père au retour du service militaire. « Tu me vois porter l’uniforme, coller des PV aux gens, les faire souffler dans un ballon. »

Gabrielle se documente et apprend combien les glyphosates et les insecticides, produits que son frère, comme tous les agriculteurs, utilisait couramment, provoquent des leucémies lymphoblastiques ou myéloblastiques.

Poursuivant ses recherches sur l’histoire des entreprises qui fabriquent ces produits, elle découvre leur passé particulièrement chargé. Les chimistes de Bayer « ont financé la campagne d’Hitler » et « participé à la construction d’un des trois camps du complexe d’Auschwitz » et se servaient notamment « de lots de femmes déportées » comme cobayes. Monsanto fournissait « l’agent Orange déversé sur le Viêtnam, un herbicide qui a ravagé la nature, tué bêtes et hommes ».

Après neuf mois de maladie, de soins éprouvants, on annonce à Sylvain « qu’on arrêt[e] le traitement, qu’on ne [peut] plus rien ». Il doit être transféré dans un autre hôpital en soins palliatifs.

La narratrice, dont le prénom Gabrielle n’est pas sans évoquer celui de Gisèle, est, comme elle, auteure. Elle anime des ateliers d’écriture et nous fait aussi partager quelques extraits de ses lectures du moment sur la maladie et la mort, notamment Mort d’une inconsolée de David Rieff, qui évoque les derniers jours de Susan Sontag. Le nom du frère se limite à la lettre B, comme Bienne. L’ouvrage n’est pas qualifié de roman mais de récit. On pense bien évidemment à l’évocation d’une épreuve personnelle bien réelle. Cela n’en est que plus déchirant.

Un livre qui invite à la révolte contre une forme d’agriculture chimique, polluante, mortelle qui enrichit certaines multinationales. « BASF France Agro, écrit Gisèle Bienne, participe à la mise au point d’un nouveau vêtement de protection. On n’interdit pas les poisons, on crée de nouvelles marchandises grâce à eux. » Et, comme le rappelle la femme rencontrée à l’hôpital, « vous pouvez vous protéger en traitant, croire que vous vous protégez, mais est-ce que vous protégez l’eau, l’air, le sol pour autant ? »

Un ouvrage particulièrement documenté, révolté, émouvant.

Publié le 24 juin 2019 à 14 h 00 | Mis à jour le 9 juillet 2019 à 14 h 56