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Philip Roth

LA BÊTE QUI MEURT

Trad. de l'américain par Josée Kamoun
Gallimard, Paris, 2004
136 pages
24,95 $

Philip Roth est un admirable conteur. Il possède comme aucun l’art proustien de la digression. En effet, qui se rappelle de la fameuse scène de la madeleine dans Du côté de chez Swann reconnaîtra dans La bête qui meurt la force de la technique. Ce sont en effet ces digressions, ici souvent pornographiques, qui donnent toute son épaisseur au récit. David Kepesh, alter ego de l’auteur, que l’on avait déjà rencontré dans Le sein, est arrivé à cet âge où, apparemment, le passé est si important sur la balance du temps qu’il vous envahit. Quand il parle de quelqu’un, il faut qu’il évoque les circonstances de leur rencontre, les gens que cette personne côtoyait à l’époque, l’histoire de ces gens, ce qu’ils sont devenus, comment il a su ce qu’il sont devenus et cette sorte d’arbre des rencontres finit par dessiner non pas les arcanes psychologiques d’un esprit gâteux, mais cinquante années d’une vie d’adulte et, comme tout se tient, une certaine vision de l’Amérique. Un pays d’abord puritain où l’on doit se marier pour coucher, puis foyer d’une révolution libératrice. Dans les années soixante, alors qu’il est professeur d’esthétique dans un lycée, David Kepesh quitte femme et enfant pour vivre la vie qu’il a toujours désirée : sans attache. C’est le début pour lui d’une rencontre avec la femme. D’abord avec son corps-objet. Le narrateur se fait alors provocateur, cynique lorsqu’il relate ses quelque trente années de conquêtes. Mais les masques, comme dans toute bonne histoire, finissent par tomber. À l’orée de la vieillesse, alors qu’il voit son pouvoir érotique prendre la pente descendante, il s’éprend comme jamais d’une de ses étudiantes, la pulpeuse Consuela Castillo, qui le soumet naïvement à de multiples bassesses avant de le quitter.

Certaines pages, émouvantes, nous font vivre des instants aussi rares que l’avait fait Patrimoine, un petit chef-d’œuvre où l’auteur relatait les derniers instants de vie de son père. Un jour, le corps despotique de David Kepesh finit par se taire. Plus humain qu’homme, il est alors en mesure d’écouter celle qui revient vers lui.

Publié le 24 novembre 2004 à 10 h 33 | Mis à jour le 9 février 2015 à 19 h 48