Jean-Luc Nancy

L’INTRUS

Galilée, Paris, 2000
45 pages
17,95 $

Le domaine de la transplantation d’organes est aujourd’hui devenu un immense marché qui inscrit le corps morcelé dans la logique cynique de la mondialisation. Sous le devoir d’humanité auquel nous incitent les compagnies pharmaceutiques, les associations de toutes sortes et les gouvernements (mais d’où vient ce devoir, à quelle responsabilité est-il réellement lié ?, voilà à mon sens des interrogations nécessaires mais soigneusement évitées) surgit le problème du pouvoir et de la puissance de la technique, avec son gigantesque réservoir capitalistique. Dans ce contexte où les morceaux de corps sont pure valeur d’échange, comment le malade vit-il la greffe, l’arrivée de l’autre en lui, comment meurt-il à l’organe qui le quitte, comment expérimente-t-il la coupure ? Vous avez parlé du « malade » Quel ennui ! Voyons ! La chair est trop triste tournons-nous vers le fric !

Certains chercheurs (par exemple, l’équipe du docteur Jean-Charles Crombez, de l’hôpital Notre-Dame, à Montréal) ont beaucoup insisté sur le fait que la greffe implique des « rencontres » au sens où elle met en scène le collectif, souvent au premier chef les familles du receveur et du donneur. Jean-Luc Nancy, qui a « reçu » il y a quelques années un cœur et a ensuite développé un zona et un cancer (à cause des effets sur lui de l’immunodéficience), insiste plutôt sur la nécessité d’assumer l’organe importé comme un intrus pour laisser infiniment ouvert son accueil. À ses yeux, la transplantation « impose l’image d’un passage par le néant, d’une sortie dans un espace vide de toute propriété et de toute intimité ». Personne ne peut juger la perception subjective que peut avoir chaque greffé de son greffon, d’autant plus qu’elle n’a souvent rien à voir avec la perception objective qu’en ont les médecins. Je constate simplement que Nancy ‘ dans ce très émouvant texte ‘ dit à quel point cette expérience l’a rendu attentif à son propre corps. Ayant enfin commencé à l’entendre et à le respecter, devant la perte des repères provoquée par l’arrêt de mort éventuel et la possibilité de la survie, une énigme se pose : à partir d’où puis-je désormais parler, dire « je » ? Autre façon de préciser que la greffe et le travail d’« accoporation » qu’elle suppose oblige à repenser la place du sujet et les outils de sa « re-constitution » hors du cadre cartésien.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21