Jacques Attali

KARL MARX

OU L'ESPRIT DU MONDE

Fayard, Paris, 2005
537 pages
39,95 $

L’auteur de cette solide biographie nous dit, d’entrée de jeu, qu’il n’a jamais été « marxiste », mais qu’il éprouve une grande admiration et de la fascination pour cet incroyable personnage qu’est Marx – le proscrit, le citoyen du monde, le chercheur et l’homme d’action – et son immense œuvre fondée sur des connaissances issues de multiples horizons : Marx a pu ainsi penser le monde dans sa totalité. Et Jacques Attali sera, bien sûr, frappé par l’impact des écrits et de l’action de Marx sur l’effervescence et la barbarie du siècle dernier.

L’ouvrage se présente comme une biographie somme toute traditionnelle, et très documentée : on a l’impression de suivre Marx pas à pas. Attali remonte jusqu’au quinzième siècle en ce qui concerne la généalogie de Marx, ses origines juives, ses ancêtres rabbins. Karl Marx est né à Trèves en 1818 dans une Allemagne non unifiée, dirigée par la Prusse et l’Autriche et gouvernée par les princes d’une Sainte Alliance dictatoriale. Issu d’une bourgeoisie éclairée cultivée, il se battra toute sa vie contre la répression, et ne cessera d’apprendre, de lire, d’explorer à peu près tous les domaines de la connaissance.

En 1835, il part étudier le droit à l’Université de Bonn où il découvre la pensée de Hegel qui sera déterminante dans sa vision du monde, particulièrement en ce qui a trait à l’importance d’une pensée globale, critique de toutes les aliénations. C’est à Berlin qu’il va rédiger sa thèse de doctorat portant sur le matérialisme dans l’Antiquité. Il y fera d’autres rencontres déterminantes – dont celle d’Engels – qui le mèneront à la défense des intérêts du prolétariat, à adopter la perspective suivant laquelle l’être humain n’a aucunement le droit de se nier, de s’anéantir. Cette visée traversera les œuvres dites de « jeunesse » jusqu’au Capital, et deviendra le leitmotiv de son existence.

Marx va commencer à diffuser ses idées dans un monde où le capitalisme est triomphant. I1 va explorer, analyser ce dernier de manière critique en dénonçant tous les modes d’asservissement créés par l’être humain. Ce capitalisme, cependant, sera perçu comme le fondement d’une libération à venir car il aurait permis de dépasser d’anciennes et plus obscures aliénations. On relira les pages du Manifeste de 1848 dans lesquelles Marx fait un éloge dithyrambique des réalisations de la bourgeoisie, de sa « grande industrie ». On peut dire que dès cette époque la pensée de Marx est structurée ; sa théorie matérialiste repose sur une étude critique de Hegel, des socialistes et utopistes français et de l’économie politique anglaise. Et cela jusqu’à son implication dans l’Internationale communiste de 1864, et à l’élaboration finale de la théorie de la plus-value dans les dernières années de sa vie.

Selon Jacques Attali, le capitalisme en train de se mondialiser apparaissait – à Marx et à Engels – comme le préalable obligé au communisme conçu à l’image d’un système planétaire, mais laissant plus de place aux libertés individuelles que ce capitalisme jugé achevé : le socialisme devra donc naître d’une économie de marché universalisée. C’est dire que la mondialisation, telle que nous l’entrevoyons, aurait déjà été envisagée ou, à toutes fins pratiques, « prévue » par Marx…

Le projet « marxien » et non pas « marxiste » d’un monde autre ou, plutôt, d’une humanité qualitativement différente nous offrirait la perspective qu’il est encore possible d’espérer en l’être humain… À chacun, alors, selon ses propres espérances…

Publié le 23 novembre 2005 à 21 h 34 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 13 h 47