Numéro 96

Sous la direction de Joseph Cohen, Raphaël Zagury-Orly

JUDÉITÉS

QUESTIONS POUR JACQUES DERRIDA

Galilée, Paris, 2003
328 pages
90 $

« Je pourrais, pour moi, penser un autre Abraham. » C’est par ces mots, risqués, prometteurs d’à-venir, que Jacques Derrida ouvrait sa conférence lors d’un colloque tenu au Centre communautaire de Paris en décembre 2000. Lesdits mots proviennent d’un récit de Kafka, justement intitulé Abraham. Comment peut-on intituler un récit de ce nom ? Voilà une question qui engage de troublantes dissociations. En effet, il ne suffit pas de répondre par « Me voici » pour s’énoncer juif. Les glissements abondent, marqués par Derrida : comment passer d’un « Tu es juif » à « Je le suis » ? ; qu’est-ce qui marque l’authenticité et/ou l’inauthenticité d’un juif ? ; comment penser l’écartèlement entre judéité et judaïsme ? Comment ne pas convoquer d’emblée le Moïse de Freud, commenté par Yosef Yerushalmi et discuté par le philosophe dans Mal d’archives ? On voit à quel point ne sauraient tenir les dichotomies avancées – jusque et y compris celles qui ont pour pôles grec-juif, grec-arabe, juif-arabe, arabe-juif, etc. Car il en va de l’immense question de la possibilité même de la parole, de la démocratie (si tant est que ce mot puisse encore dire quelque chose – et, de fait, il dit autre chose, ailleurs, que ce qu’on lui impose), du politique, de l’éthique, du corps, du sexuel, du religieux, la liste des concepts à repenser pourrait s’allonger.

Ce sont ces questions – et bien d’autres – que les invités prestigieux (on compte entre autres Hélène Cixous, Moshé Idel, Jürgen Habermas, Blandine Kriegel) à ce colloque ont posé à Derrida. J’ai dit invités comme on peut dire amis, en autant que ce terme – qui indique le possible de la réunion, de la communauté – rassemble autour de Derrida l’étranger l’inquiétude de la question juive, plurielle, riche du risque de la pensée du sujet. À travers toutes ces paroles, rappelant la mémoire de la Shoah, c’est une intimité partagée sur la base du refus d’amalgamer les notions de judaïsme et de judéité par le biais d’une ontologie, quelle qu’elle soit. La filiation juive, c’est celle, pour Derrida, d’un affranchissement de tout projet messianique. Ce livre est le recueil d’une communauté de sans domicile fixe.

Publié le 5 octobre 2004 à 10 h 09 | Mis à jour le 10 novembre 2014 à 11 h 55