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Gilles Leclerc

JOURNAL D’UN INQUISITEUR

Lux, Montréal, 2002
327 pages
24,95 $

Lire pareille fulmination quarante ans après sa première frappe oblige à mesurer le terrain conquis depuis lors par la rectitude politique. Certes, le décor a changé et l’évocation de certaines forces, comme celle du clergé, provoquerait aujourd’hui le sourire plutôt que la colère ou la terreur. Mais le ton adopté et maintenu par le polémiste de 1960 surprend plus encore que le choix de ses cibles. Gilles Leclerc, en effet, use sans jamais reprendre souffle d’une langue colérique, fiévreuse, puissante jusqu’à l’excès. Il écrivit avant qu’une certaine asepsie se répande sur les stylos.

D’où sourd cette colère ? De la place prise par le clergé et par une race politicienne myope et inculte. En s’alliant, le clergé et la confrérie des politiciens professionnels ont convaincu le bon peuple qu’il vivait dans une société idéale et appelée à une mission divine. Tout au Québec est pour le mieux dans le meilleur des mondes, même si un minimum de lucidité dirait le contraire. Si la révolution qui remodela le pays fut tranquille, la colère qui l’appelait de ses vœux était tout de l’ébranlement tellurique.

Le vocabulaire de Gilles Leclerc étonnera. Bien sûr, on s’attendait à ce que le Canadien français occupe l’espace que le Québécois revendiquera peu après. En revanche, on sursaute devant le mépris affiché par l’auteur à l’égard de la citoyenneté. Ce que le consommateur myope et docile incarne à notre époque, peut-être est-ce le fils spirituel du citoyen prévisible et léché alors produit par le système clérico-politique. Si c’est le cas, on comprend que Gilles Leclerc l’ait pourchassé de son mépris. D’ailleurs, l’État québécois n’existait guère avant la Révolution tranquille et il faudra l’attendre pour que soit créée et valorisée la citoyenneté.

Face aux propos de l’essayiste au sujet de la France, c’est à la fureur que s’abandonneront ses contemporains. Quelques décennies après la tornade, on comprend mieux. Gilles Leclerc appelait de ses vœux un Québec de culture autonome et il rugissait si, à la place, on lui proposait un satellite de la mère patrie. Éloge tonifiant de la liberté, de la dignité, de la maturité porté par de longues phrases aux allures de rapides.

Publié le 10 décembre 2003 à 10 h 01 | Mis à jour le 20 janvier 2015 à 18 h 20