Numéro 105

Victor-Lévy Beaulieu

JAMES JOYCE

L'IRLANDE, LE QUÉBEC, LES MOTS

Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2006
1090 pages
56,66 $

À colossal défi, colossale réplique. Rien de modeste ou de limpide chez James Joyce, rien de précipité, de pusillanime ou de négligé chez Victor-Lévy Beaulieu. À peine, en effet, Beaulieu était-il entré en littérature, selon sa superbe expression, qu’il rêvait de se colleter aux plus grands des grands : Victor Hugo, Jack Kerouac, Herman Melville, Jacques Ferron, Yves Thériault. Il tint parole, mais prit chaque fois le temps de tout lire, de multiplier les vérifications, de croiser les perspectives. Joyce, qu’il qualifie de champion toutes catégories, attendit patiemment son tour : de 1973 à 2005, il occupa en durable obsession ce que d’autres tâches laissaient de temps et d’énergie à son admirateur.

Le résultat ? Tout dépend des critères choisis. Sans l’ombre d’un doute, Joyce sort du laminage auquel le soumet Beaulieu non pas attirant, mais tristement constant, inhumainement cohérent. À cette aune, objectif clairement percuté. Joyce ? Génial et monstrueux, dévorant et dévoré, hermétique et entêté, ingrat, cruel et irresponsable. Il s’est juré de « renvoyer la langue anglaise à sa niche » et il lui inflige un dressage si tenace que rares sont ceux qui peuvent ne serait-ce qu’entrevoir la signification de son écriture. Comme Beaulieu ne déteste pas lui-même, avec un génie apparenté, faire rendre gorge à la langue française, il comprend, admire, partage l’intention de Joyce. Cependant, cela ne rend pas Joyce abordable, du moins pas pour un lecteur comme moi. Certains, comme Samuel Beckett ou Anthony Burgess, partagent l’enthousiaste entêtement de Beaulieu et percent patiemment ou intuitivement au moins quelques-unes des énigmes de Joyce, mais d’autres, comme H.G. Wells, tout en défendant le droit de Joyce de pousser sa pensée jusque « dans ses grosseurs », préfèrent que la langue, même renvoyée à sa niche, demeure intelligible. On serait même tenté de renvoyer Beaulieu à Beaulieu : « Ici, ce n’est pas pareil à quand j’étais avec Melville et qu’à petit train nous arpentions les quais de Harlem. C’était parlable. C’était marchable. C’était repêchable. Mais pas ici. Il n’y a pas de grande baleine blanche… »

Décevant ? Pas du tout. Demeurer frileusement à distance de Joyce n’oblige ni à le méconnaître ni à l’ignorer. Des auteurs comme Réjean Ducharme, Jacques Ferron, Hubert Aquin, Claude Gauvreau et Beaulieu lui-même témoignent de l’utilité et même de l’urgence d’une déconstruction et d’un remodelage de la langue ; Joyce va dans le même sens, mais en courant plus ardemment qu’eux le risque démesuré de ne plus être lisible. Aux alpinistes de relever ces défis.

La recherche de Beaulieu ajoute à la crédibilité de sa thèse. La mythologie irlandaise, il l’étudie aux pieds de l’exigeant Dumézil. L’Odyssée d’Homère, il la dépèce chant par chant et rouerie par rouerie selon le classique Victor Bérard. Même Einstein intervient pour proposer (peut-être) que la langue passe du simplisme euclidien à une relativité moderne. Je ne me sens pas de taille à tenter une nouvelle lecture de Joyce, mais je me réjouis de ce que m’en apprend Beaulieu.

Publié le 26 novembre 2006 à 15 h 23 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 21 h 59