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Laure Conan

J’AI TANT DE SUJETS DE DÉSESPOIR

CORRESPONDANCE, 1878-1924

Varia, Montréal, 2002
480 pages
36,95 $

Les critiques et les essayistes ont depuis longtemps tracé de Laure Conan (pseudonyme de Félicité Angers, 1845-1924) le portrait d’une femme timide, généreuse, à la moralité irréprochable. Ils ont tout naturellement mis aussi en relief sa situation particulière de première écrivaine de la littérature québécoise et, partant, l’opiniâtreté dont elle a dû faire preuve, sa vie durant, pour s’adonner à l’écriture. Aujourd’hui, la publication de la correspondance complète de l’auteure, assortie de lettres de tiers, vient préciser cette image méliorative qui sourd de nouveau en filigrane de la préface et de l’introduction qui l’accompagnent.

Au risque toutefois d’égratigner quelque peu cette perception toute sympathique, il faut dire que plusieurs missives révèlent des traits moins flamboyants, que Maurice Lemire avait déjà subodorés en 2000 à l’analyse d’une partie de ce corpus épistolaire. « Le rapport argent/religion, argent/écriture », note avec à-propos Jean-Noël Dion, le maître d’uvre de l’édition, « est sans cesse présent dans ses lettres ; l’auteure marchande, quémande, affronte, exerce des pressions pour des faveurs à obtenir ou pour réclamer son dû ». « I want money », dit-elle carrément à un correspondant en 1917. Les qualités susmentionnées ne disparaissent pas pour autant, mais au fil des ans s’ajoute en clair-obscur l’image d’une femme âpre au gain, autoritaire, « tranchante », parfois « insolente », dont la déférence auprès des personnalités politiques, littéraires et religieuses auxquelles elle ne craint pas de s’adresser fait parfois rapidement place aux demandes exigeantes, aux reproches sévères, aux plaintes « confidentielle[s] », aux haines avouées… On soupèsera tout particulièrement de ce point de vue la ténacité rancunière avec laquelle elle s’adresse sept fois à un prêtre ami pour dénoncer la « vulgarité insupportable » du curé de La Malbaie.

Pour les historiens de la littérature, le principal apport de ces lettres correctement écrites, sans plus ­ l’éditeur parle abusivement d’une « plume inimitable » (quatrième de couverture) ­, est moins la révélation d’un personnage somme toute humain, avec ses qualités et ses défauts, que la découverte, grâce à une abondante annotation infrapaginale, d’une foule de détails entourant la genèse, l’édition, la réception et la fortune de plusieurs uvres de Laure Conan. Jean-Noël Dion a de surcroît enrichi sa publication d’index, de listes, de tableaux et de documents (photographiques et bio-bibliographiques) qui la rendent désormais incontournable.

Publié le 6 août 2003 à 14 h 26 | Mis à jour le 6 août 2003 à 14 h 26