Le ton de ce petit essai en forme de coup de gueule n’est pas vraiment stoïque. Si les siens ont la réputation de prendre leur mal en patience, l’auteur revendique pour sa part le droit d’afficher la couleur de sa révolte.
Daniel Sioui est libraire, éditeur et Autochtone de la nation huronne-wendate. Un jour, dans le cadre de ses activités professionnelles, les paroles d’une personne bien intentionnée font déborder son trop-plein de frustration et le poussent à exprimer crûment sa pensée. « What the fuck, crisse de tabarnak ! Ça y est, les Autochtones n’ont même plus le droit de piquer une colère ! » Et une fois lâchés les gros mots, suivront quelques observations fort pertinentes.
Le libraire de Wendake souhaite en finir avec une vision idéaliste de la période précolombienne, encore trop vivante selon lui chez les Autochtones. Trop occupés à rêver de « recréer l’Amérique d’avant les Blancs », beaucoup s’empêcheraient de regarder en avant. Lui qui fut traditionaliste affirme ne plus l’être aujourd’hui : « [T]sé, on ne vivait quand même pas jusqu’à deux cents ans. Notre vie n’était quand même pas jolie-jolie. Est-ce qu’on pourrait régler ça, une fois pour toutes ? » Il rappelle que les nations autochtones n’avaient pas un total contrôle de leur environnement et qu’elles ont dû, entre autres, affronter des périodes de famine.
Une fois réglée la question du passé, Daniel Sioui dit souhaiter que les Autochtones de partout au Canada s’unissent pour enfin prendre en main leur destinée. Il lui semble en effet nécessaire, si elles veulent bénéficier d’un réel pouvoir de négociation avec l’État canadien, que les nations autochtones du pays se regroupent pour parler d’une seule voix. Si cela paraît utopique, ce n’est peut-être pas impossible. Il ajoute toutefois que la négociation des peuples autochtones entre eux serait tout aussi ardue que celle avec le gouvernement canadien. Le regroupement actuel désigné comme l’Assemblée des Premières Nations lui semble peu porteur de résultats. Il croit que cette organisation pourrait servir de base, mais qu’il faudrait y améliorer la démocratie. Notamment, le chef de l’Assemblée devrait être élu au suffrage universel plutôt que plébiscité par les chefs des différentes communautés.
Le discours de Sioui manque toutefois de clarté lorsqu’il affirme que le Canada ne veut pas abandonner la Loi sur les Indiens. Il ne peut pas ignorer que Jean Chrétien et Pierre Elliott Trudeau ont proposé de l’abolir en 1969. La proposition avait alors soulevé un tollé chez les Autochtones. Il est bien évident qu’ils ne souhaitaient pas perdre leur identité collective pour se fondre dans le magma multiculturel canadien et qu’ils préféraient demeurer sous la tutelle étatique, en attendant de développer suffisamment leurs forces pour décider eux-mêmes de s’affranchir. Si l’auteur souhaite vraiment un renforcement de la force de frappe politique des Autochtones au Canada, son propos semble parfois le contredire. Par exemple, lorsqu’il suggère que l’Assemblée des Premières Nations ne sert à rien, au même titre que l’ONU et la gauche, et que « la politique, ce n’est rien d’autre que du théâtre ».
Il est finalement décevant, à la lecture d’Indien stoïque, de comprendre que l’auteur a du mal à voir vraiment grand pour son peuple. Ainsi, il ne croit pas possible d’obtenir la rétrocession d’une partie du territoire canadien aux Autochtones, pour que ceux-ci puissent y exercer une complète autonomie. Il est vrai que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne peut s’exercer qu’à certaines conditions, mais l’autonomie ne sera sûrement pas atteinte si les premiers concernés ne la considèrent pas comme atteignable.
Le grand mérite de cette sortie un peu intempestive de Daniel Sioui est peut-être de donner à entendre que, si les Blancs ont leurs torts quant à la situation actuelle des relations entre populations autochtone et allochtone, les Autochtones ne peuvent pas se soustraire à la nécessité d’une réflexion sur leur existence en tant que communauté politique et sur la manière dont ils prévoient partager le territoire et la vie avec les autres.