Numéro 113

Alain Denis

FOULE INTIME

Michel Brûlé, Montréal, 2008
319 pages
19,95 $

Avec Bidou Jean, bidouilleur, nouvellement réédité, Alain Denis avait réussi à décrire l’imaginaire d’un jeune garçon où les jeux de langage luttaient efficacement contre la solitude, la folie et le désarroi. Les critiques avaient lié avec raison l’écriture de Denis à celle de Réjean Ducharme. Dans Foule intime, son deuxième roman, la filiation est poussée plus loin et sert l’intrigue. En effet, ce rare roman québécois qui s’attarde à la vie sur un campus universitaire confronte cinq étudiants d’un cours portant sur l’intimité dans l’œuvre de trois écrivains majeurs dont Ducharme. Denis réussit de cette façon à réfléchir sur le monde contemporain, sur la pudeur et l’exhibitionnisme, sur le culte de la célébrité, sur les rapports à soi et aux autres, grâce à un récit alerte, assez cabotin et habilement construit.

Didier Alarie, professeur du cours en question, se rend à l’université pour récupérer ses choses avant une année sabbatique. Il découvre alors un sac rempli d’enregistrements audio des discussions de cinq de ses étudiants qui bavardent et réfléchissent à son cours. Alarie les écoute en voiture durant son séjour sur la côte est étatsunienne en les commentant. Se construit ainsi la structure du roman : chaque cassette écoutée ramasse les échanges entre les étudiants durant une des semaines de la session alors qu’ils se rencontrent au bar étudiant après le cours. Puis Alarie commente chaque semaine ces dialogues, en prenant soin d’en dire le moins possible sur lui, mais en éclairant les intuitions, les idées et les désirs sous-entendus par ses étudiants. Ce double mouvement, qui révèle une relation d’exhibitionnisme et de voyeurisme (sonore !), est déjà en soi une belle façon de mettre en scène l’intimité, mais le roman parvient aussi, par la spontanéité de la conversation de taverne, à élargir à toutes les sphères de la vie la difficile négociation de son intimité au sein d’un groupe.

Les quinze semaines de la session deviennent alors un terrain d’expérimentations des limites et des possibilités qu’offre le dévoilement de pans de sa vie intime. Alarie apparaît comme le témoin et le destinataire de moments de célébrité, d’intimité et d’humiliation publique qui ponctuent les gestes de ces étudiants. Roman fin et vif, drôle et cruel, Foule intime offre un regard caustique sur le monde contemporain régi par l’obligation médiatique du spectacle de soi, dont nous sommes, hélas, à la manière du professeur, le témoin et le destinataire.

Publié le 14 décembre 2008 à 9 h 58 | Mis à jour le 14 décembre 2008 à 9 h 58