Numéro 161

Mattia Scarpulla

ERRANCE

Annika Parance, Montréal, 2020
338 pages
26 $

Comme l’auteur, le narrateur Stefano, alias Bruno, est d’origine italienne, a vécu en France, puis a émigré au Québec. Quant à l’auteur, maintenant doctorant à l’Université Laval, il signe son premier roman après avoir publié des nouvelles et poèmes qui ont été remarqués.

Stefano vit depuis dix ans au Havre, en amour avec Sophie et leur fille Elisa. Son licenciement de l’International Sealines Association l’entraîne vers Pôle emploi, organisme qui conseille et oriente les chômeurs dans leurs recherches. Stefano finit par s’inscrire à un stage en tourisme à Brest, où il s’installe cahin-caha, car Sophie est retenue au Havre, où elle occupe un poste important dans le service juridique de la BNP Paribas. Seul à Brest, il n’arrive pas à vraiment s’engager dans son stage et s’ennuie de sa famille. Insomnies, errances dans la ville la nuit, alcool dès le matin, il se perd petit à petit dans les souvenirs d’un passé qui ressurgit avec force, alors qu’il croyait l’avoir définitivement effacé. Les spectres d’Erica et de Rebecca, les amoureuses d’avant Sophie, lui apparaissent à tout moment. Une obsession le taraude : retourner à Turin, sa ville d’origine, pour venger la mort de ses parents qui luttaient pour la démocratie. Sophie, qu’il implore de l’accompagner, tente de l’en dissuader, en vain.

La suite nous ramène 20 ans plus tôt, dans les années 1970, alors que Stefano s’appelait Bruno, que ses parents appartenaient à une organisation de gauche qui prônait l’insurrection ouvrière et que son amoureuse Erica, quoique de famille sans histoire, était engagée dans des actions révolutionnaires. Le roman raconte son émigration avec la cocaïnomane Rebecca, à Paris, dans la famille aisée de celle-ci, que tous deux abhorrent en raison de son style de vie bourgeois. Le narrateur Bruno est obnubilé par sa vision manichéenne des bons ouvriers et des méchants capitalistes, jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de Sophie. Quoique coupée de sa famille, la jeune femme obtiendra de son frère, un chef mafieux de Marseille, qu’il aide Bruno à se refaire une identité et à repartir à neuf. Bruno devient Stefano.

La structure labyrinthique du roman épouse les dédales de l’action, faite d’errances dans le temps et dans l’espace, mais aussi dans l’esprit du narrateur, qui perd contact avec la réalité. Après son départ pour Turin, Stefano séjournera en hôpital psychiatrique. Sophie viendra l’y visiter avec son nouvel amoureux, ce dont elle témoigne dans la partie du roman qui lui est consacrée. Elisa, la fille de Stefano, narrera ensuite les retrouvailles avec son père au Québec. Mais le brouillard enveloppe certains faits. On est d’abord porté à croire que les nombreux passages en italique sont réservés aux rêves, lubies et hallucinations du narrateur. D’autres indices cependant invalident cette hypothèse. Des doutes persistent alors quant aux nombreux meurtres que Bruno décrit et dont il s’attribue la responsabilité, sans qu’il ait été découvert.

Errance, un roman singulier avec, en toile de fond, l’Italie des années 1970, gangrénée par une corruption généralisée et déchirée par des luttes idéologiques et des organisations mafieuses.

Publié le 17 décembre 2020 à 10 h 59 | Mis à jour le 22 décembre 2020 à 13 h 34