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Numéro 96

Philippe Delerm

ENREGISTREMENTS PIRATES

Du Rocher, Monaco, 2004
147 pages
19,95 $

Difficile de ne pas penser à Robert Doisneau, au Baiser de l’Hôtel de Ville (scène sur laquelle s’ouvrait d’ailleurs l’un des précédents romans de Philippe Delerm), en parcourant Enregistrements pirates. Tout est de l’ordre de l’instant volé dans ce recueil de textes. À l’image du photographe parcourant la ville pour traquer les images qui disparaîtront s’il ne les fixe pas sur sa pellicule, ou sur toute autre matière qui les soustrairont à l’oubli, Philippe Delerm nous convie à voir plus grand que nature, à prêter l’oreille aux conversations publiques, au murmure quotidien, à ralentir en quelque sorte notre pas et à poser sur le monde qui nous entoure un regard neuf, voire un premier regard. Cela exige d’abord du lecteur qu’il ralentisse son rythme de lecture tant il est facile de passer à côté de ces textes courts, de les lire en n’y voyant que leur aspect anecdotique.

Qu’il s’arrête un instant à épier une jeune femme promenant son chien dans un parc, à imaginer le cours de ses pensées, la trajectoire des différents choix qui s’offrent à elle, ou, à d’autres moments, à déchiffrer les promesses que recèle un menu, à reformuler ce qu’il aurait convenu de répondre dans telle ou telle situation, Philippe Delerm sait chaque fois saisir ce qui constitue le ressort de chacune des situations qui retient son attention. Rien n’est ici délaissé, négligé, boudé sous prétexte de l’insignifiance du propos. Au contraire, du ronron du réfrigérateur qui se révèle être l’âme sonore d’une cuisine au bouquet de jonquilles encore mouillées, en passant par l’article défini pour désigner la pizza que l’on s’apprête à manger, tout est prétexte à célébrer l’instant, la spécificité et la richesse de toute chose, en autant que l’on soit en mesure de voir et d’entendre la vie se déployer dans le moindre de ses replis. Philippe Delerm est passé maître dans l’art de traquer l’instantanéité, comme de souligner nos absences. « C’est comme quand on lit. Au bout d’une demi-page on se rend compte qu’on a perdu le fil, ou plutôt que les mots se sont mis à nous parler de toute autre chose : de nous. On reprend pied, mais c’est toujours difficile de savoir à quel endroit précis on s’est échappé vers soi-même. On a eu cette absence. » Et Delerm de nous rappeler sans cesse l’importance de cultiver notre présence au monde.

Publié le 5 octobre 2004 à 16 h 23 | Mis à jour le 23 novembre 2014 à 23 h 35