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NUIT BLANCHE

Avoir eu à subir un tel père représente à la fois pour l’auteur une malédiction et une chance. Une malédiction, car ce père mythomane a fait subir à son fils un enfer durant l’enfance, et une chance, car ce malheur est devenu source d’inspiration. Comme il l’écrit dans son plus récent opus, il a su « transformer ses larmes en encre ».

L’histoire de ce père est incroyable. Il a joué à la guerre. Il a porté cinq uniformes différents en quatre ans. Il s’est battu pour la France, son pays, ensuite il a porté l’uniforme de la SS allemande plus tard il se fait enrôler dans l’armée américaine après avoir pris quelque temps le maquis. Il a été recherché par tout le monde et, chaque fois, il a su embobiner avec ses histoires tous ceux à qui il a eu affaire. En principe, il aurait dû être fusillé à la Libération, mais il a toujours su passer à travers les mailles des filets de la justice militaire. Quelques-uns ont même eu pitié de ce jeune étourdi de vingt ans, sans véritable culture, qui avait le goût de l’aventure, mais sans aller jusqu’à risquer sa vie pour autant. Il ne sera héros que dans ses discours imaginaires.

Si Chalandon, le fils, peut nous raconter cette histoire de manière aussi précise, c’est qu’il a pu mettre la main sur le dossier du père, dossier établi par la Cour de justice de Lille et conservé aux Archives du Nord. L’auteur en prend possession le 18 mai 2020, soit quatre ans après la mort du père. Chalandon se permet quelques libertés dans son livre en confrontant le père avec ce dossier en main. Tout indique, cependant, que le manipulateur en chef se serait conduit exactement comme le fils le décrit dans son roman, c’est-à-dire en niant tout.

Chalandon raconte en parallèle le procès de Klaus Barbie, ce criminel de guerre qui a dû répondre de ses actes lors d’un procès qui s’est tenu lieu à Lyon en 1987. Le journaliste et écrivain couvre ce procès. Son père y assiste également. Le fils note les réactions de ce père ennuyé par les témoignages déchirants des victimes. En fait, il n’attend que les grands affrontements, qui ne viendront pas, entre l’avocat de la défense, Jacques Vergès, et les avocats de la partie civile.

On s’étonne que Chalandon insiste autant sur les aveux de son père. Il se ferait à l’idée d’être un enfant de salaud si, justement, ce père ne l’avait pas sali lui-même. « Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. » Quand on lit son autre roman inspiré par le même fabulateur, Profession du père (2015), on apprend que ce père ment comme il respire. Il ment perpétuellement à son jeune fils sans défense qui absorbe tout, en présence d’une mère désarmée. Chalandon n’aurait pas écrit de livre sur son père s’il n’avait été qu’un simple salaud, un collabo qui dénonce des Juifs. C’eût été une histoire triste, mais une histoire qui n’aurait concerné que lui et son père. L’histoire ici est tellement singulière qu’elle méritait d’être exposée à la face du monde.

Qui sait si Chalandon, déjà primé plusieurs fois (dont le Médicis pour Une promesse, en 2006, et le Goncourt des lycéens en 2013 pour Le Quatrième Mur), n’obtiendra pas cette fois-ci le Goncourt ? Au moment d’écrire ces lignes, il faisait partie de la sélection.

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