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Numéro 79

Bernard Cadoux

ÉCRITURES ET PSYCHOSE

Aubier, Paris, 1999
238 pages
33,50 $

Quiconque s’est penché ne fût-ce qu’un moment sur les épiphanies et les souffrances vécues par l’écrivain plongé dans le processus de gestation de son œuvre sait combien l’écriture est souvent liée de près ou de loin à la psychose. Pourquoi ? Parce qu’au cœur de cette élaboration, un corps d’homme déplace le phallus pour symboliser l’utérin en prenant comme modèle la production de l’enfant ; la « déprise » ou la « déliaison » que nécessite ce passage le renvoie alors au narcissisme structurant son identité. On peut, pour comprendre cette dynamique, s’appuyer, comme Didier Anzieu et André Green, sur des textes canoniques de la littérature occidentale ou, comme Bernard Cadoux, s’intéresser à l’écriture générée par de vrais psychotiques ou par des écrivains dits « de la folie » (ici Stanislas Rodanski, Antonin Artaud et Fernando Pessoa), les uns et les autres se rencontrant dans le désir effréné de faire face à l’objet primaire, à savoir la mère. Maintenue à distance et donc sublimée en partie par les seconds au moyen de mécanismes de défense très sophistiqués (déni, identification projective, introjection et forclusion), l’angoisse de morcellement se solde toutefois souvent, pour les premiers, par un délire et une dépersonnalisation éclipsant toute possibilité de canaliser l’énergie vers des affects salvateurs.

C’est la conjugaison de l’expérience clinique, de l’animation d’ateliers d’écriture avec des psychotiques et de l’enseignement qui permet à Bernard Cadoux de mettre en lumière, dans cet ouvrage émouvant, les aspects réparateurs du jeu de la graphie, celui-ci ouvrant un espace intérieur au sein duquel se réinstaure parfois une subjectivité aux prises avec une catastrophe psychique quasi absolue. Le « désêtre » du psychotique peut se résoudre par l’acte d’écriture parce que ce dernier « apporte des solutions psychiques provisoires, dans la mesure où cette activité inscrit un écart du sujet à lui-même, un écart entre lui et sa production. » S’il tente la plume, fait gicler son encre, il risque — voilà son probable salut… — de voir et d’entendre l’autre, d’assumer la nécessaire séparation d’avec la mère, la déchirure refusée en faveur de la fusion tragique. Des symptômes émergeront au gré de la trace, ouvrant ainsi un monde auparavant reclus, fermé sur le silence. En donnant à voir son imaginaire par le pouvoir de la main et du geste, le psychotique construit une intimité qui favorise enfin la rencontre et les retrouvailles du corps.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 30 novembre 2014 à 14 h 27