Michael Delisle

DÉE

Leméac, Montréal, 2002
128 pages
17,95 $

Dée sort de chez elle pour aller jouer dans la dompe pas loin de la maison. Quelques minutes plus tard, elle saute au cou du vieux Doc qui va l’emmener passer la soirée, puis la nuit chez un couple d’amis, comme tous les vendredis soirs. On s’imagine Dée : une petite fille qui grandit sur une rue en chantier dans une des premières banlieues de Montréal, entre une mère anglophone économe de mots et de tendresse (l’expression est polie) et un père qui résiste aux voisins en continuant d’élever ses cochons derrière chez lui parce qu’il n’est pas question que la campagne devienne la banlieue des citadins.

Mais si la tête de Dée semble encore du côté de l’enfance, son corps lui ne l’est plus, et le vieux Doc est le premier à en profiter tous les vendredis soirs. À treize ans, elle devient femme officiellement. Peu de temps après le premier saignement, Sarto répond à son invite. Conséquence : une grossesse qu’il faut camoufler avec un mariage. Sarto, beaucoup plus vieux que Dée, l’installe dans la belle maison que ses parents (à lui) leur ont fait construire dans un nouveau lotissement. Sa vie de camionneur l’oblige (on comprend que ça l’arrange) à passer beaucoup de temps sur la route avec son coéquipier avec qui il semble entretenir un lien très privilégié. Dée vit donc toute seule avec le bébé, un bébé qui ne l’intéresse pas du tout, dans une grande maison vide de vie. Pour être moins seule, elle s’offre au livreur de journaux. Et puis plus tard, parce que rien ne change, elle finit par s’offrir le corps de son petit garçon.

L’ignorance et les rapports incestueux caractérisent tous les personnages de ce roman. On laisse aller sa fille avec le vieux Doc, on abandonne le petit garçon à sa mère dépressive. Des calmants et un dentier traînent sur la table de chevet de Dée, illustrent parfaitement le sentiment d’inutilité qu’elle n’a pas les moyens d’expliquer, et que personne ne veut entendre de toute façon. L’écriture de Michael Delisle, loin de faire la sourde oreille à cette histoire, se garde bien de la commenter.

Publié le 7 août 2003 à 14 h 04 | Mis à jour le 4 juin 2014 à 17 h 03