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Numéro 86

Radmila Zivkovic

DE LA POUSSIÈRE PLEIN LES YEUX

Trois, Montréal, 2001
115 pages
20,00 $

Premier recueil de nouvelles d’une jeune auteure née en Yougoslavie en 1972, et vivant au Québec depuis bientôt cinq ans, De la poussière plein les yeux frappe d’emblée le lecteur par son propos, son ton, son rythme, bref par ce qu’il est convenu d’appeler une voix. Une voix qui cherche à dire l’indicible, à cerner le contour des choses qui sont par essence fuyantes, trompeuses, quand elles ne sont pas tout simplement hostiles. Une voix tantôt railleuse, mais le plus souvent sombre et accusatrice devant ce qu’il faut bien appeler la bêtise humaine.

Sera-t-on dès lors surpris d’apprendre que le recueil s’ouvre sur ces mots : « Et puis, rien. » Court texte qui parle davantage de doute, de méprise, d’espoir, de déception, du vide quotidien auquel les personnages de ce recueil sont confrontés. Tout est menaçant dans cet univers où rôde le mal, souvent sous la forme d’une bête aux yeux noirs, où le ciel vous regarde d’un œil accusateur, comme dans la nouvelle « Une journée presque ordinaire », chronique d’un suicide annoncé, dans laquelle le personnage, confronté à ses silences, à ses peurs, à l’ordinaire d’une vie dépouillée de sens, ne trouve plus le sommeil. Plusieurs textes oscillent entre la volonté de dire et le désir d’oublier, donnant au recueil sa tension dramatique que le protagoniste de la nouvelle « Le répondeur » résume ainsi : « Dans mon appartement, dans ma liberté, je me suis permis d’oublier leurs mots. C’est ce qu’il y a de meilleur dans la vie : la possibilité d’oublier tous les mots. »

Ailleurs, la disparition menace les personnages : « Dans cette fenêtre tout disparaît. Les lumières, les maisons, les gens, leurs visages. Tout. Nous allons loin et plus loin et regardons leurs disparitions. » Mais aussi loin qu’ils puissent aller, jamais ils n’échappent à la menace sourde qui les guette, les traque jusque dans leurs silences, leurs rêves. Alors que les hommes tentent maladroitement d’assumer leur masculinité, versant le plus souvent dans une méchanceté aveugle, les femmes sont prisonnières d’images qui les confinent à des rôles appris de mère en fille, qui les enrôlent malgré elles dans la servitude.

Tout n’est pas noir dans ce recueil, mais rien n’est anodin. Sa lecture terminée, on en retient la tessiture du silence, le mouvement interne qui oscille entre la révolte et la résignation, entre la candeur et la lucidité. Un premier recueil à la fois troublant et émouvant.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21