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Numéro 139

Dany Laferrière, Amin Maalouf

DANY LAFFERRIÈRE À L’ACADÉMIE FRANÇAISE

DISCOURS DE RÉCEPTION

Boréal, Montréal, 2015
81 pages
10,85 $

Ce sont des instants mémorables de l’histoire littéraire du Québec que ce petit livre nous fait vivre. Il était temps que nous ayons notre représentant à l’Académie française et, pas n’importe lequel : un Québécois d’origine haïtienne au verbe ciselé et à l’éloquence d’un conteur assumé. Les quelques textes que rassemble ce livre reflètent justement le talent de l’écrivain plein de surprises et de paradoxes qu’est Dany Laferrière.

Après une mise en contexte de l’éditeur, le recueil s’ouvre sur un remerciement à Jean d’Ormesson, qui a parrainé cette candidature, suivi du discours de l’épée, auquel succède le discours de réception à proprement parler. Le tout se clôt par le texte d’accueil, dont la responsabilité a été confiée à un autre académicien né hors de France, Amin Maalouf.

Comme on peut s’en douter, tout est narration chez Laferrière. Il raconte des histoires pour remercier, pour rendre hommage, pour justifier, pour faire l’éloge des uns et des autres, pour se dire lui-même. C’est d’abord un conteur. Le lecteur suit ainsi les voies qu’a prises l’amitié de Laferrière et d’Ormesson, depuis l’envoûtement exercé par un regard « à la Michèle Morgan » de l’aîné, jusqu’à ce jour de reconnaissance institutionnelle du plus jeune.

Le discours de l’épée commence par un hommage à la mère absente, restée ce jour-là à Haïti, mais que la verve de Laferrière convoque et rend magiquement présente. Au cœur de la vie de cette femme : l’absence des êtres qu’elle a aimés. C’est une exilée qui n’a pourtant pas quitté son pays natal. Sous l’influence de cette lectrice férue de clarté, on glisse à l’avancée de Dany Laferrière vers une écriture de la simplicité et du lisible. Au passage, il aura fait l’éloge du sculpteur haïtien Patrick Vilaire, concepteur de son épée, du couturier québécois Jean-Claude Poitras, créateur de l’habit vert, d’éditeurs, d’écrivains, amis et soutiens multiples, Haïtiens, Québécois et Français, à qui il reconnaît une grande part de son émergence et de son affirmation comme écrivain.

Enfin, on arrive au discours de réception et dès les premiers mots s’installe une atmosphère d’incertitude et d’hésitation entre le réel et l’imaginaire. Dany Laferrière dépeint, prétend-il, une rencontre avec Hector Bianciotti dans un hôtel douteux. Lors de cette rencontre, mise sous la férule mystique de Legba, Dieu qui permet le passage entre le monde visible et le monde invisible, « Dieu des écrivains » affirme d’emblée Laferrière, on voit passer Oscar Wilde, Alberto Savinio et Valéry. Le nouvel immortel ne résout jamais le doute de ses auditeurs, ou lecteurs, sur la réalité de cette scène et l’utilise comme un fil conducteur tout au long des récits et des fables qui composent l’éloge fort attendu de son prédécesseur. Bien du monde et bien des histoires surgissent au fil du discours. Voici Bolívar de passage à Haïti, Dumas fils dont la grand-mère était haïtienne, Proust, d’Artagnan, Richelieu, Borges. Voici le comte de Rochambeau, héros de la guerre d’Indépendance américaine mais dont le petit-fils sera un des plus grands esclavagistes qu’a connu Haïti. Voici Edmond Laforest qui, pour protester contre l’invasion américaine, se suicide dans sa piscine, un dictionnaire autour du cou. Voici les mots de Gaston Miron transformés en commentaire révélateur de Bianciotti et de ses obsessions les plus profondes. Le texte fait émerger des liens improbables entre les uns et les autres, devient une démonstration éclatante de l’enchevêtrement nécessaire d’existences a priori fort éloignées.

Quant à Maalouf, fidèle à sa propre passion du croisement de destins individuels et de l’histoire, il conclut le tout par un texte qui ancre la biographie de Laferrière dans le récit des relations historiques entre la France et l’Amérique.

Le lecteur sort de ce bref recueil à la fois imprégné des hantises et des préoccupations fondamentales de l’auteur de L’énigme du retour et ravi par son art de la fable accompli et sa maîtrise des chutes et des fins bouclées. L’ensemble laissera surtout en chacun une conscience historique ouverte où se mêlent et s’entrelacent, au hasard des événements et des circonstances, continents, époques, personnages, causes et conflits, débarrassés des divisions conventionnelles.

Publié le 21 août 2015 à 11 h 12 | Mis à jour le 21 septembre 2015 à 15 h 11