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NUIT BLANCHE

Elle se prénomme Consuelo. Saint-Exupéry l’appelle « mon petit crabe », « mon abricot », « ma pimprenelle ».

Sympathique. Sauf que tout n’est pas que fleurs et fruits dans cet échange de lettres qui parsème une vie conjugale pour le moins houleuse, faite de déloyautés et de tromperies, d’incompréhension mutuelle, de doutes et de passion tantôt sincère et tantôt assurément un rien maniaque.

Ils font connaissance en 1930, en Argentine : née Suncin Sandoval, Consuelo (1901-1979) est jeune et déjà veuve. Le couple décide de rentrer en France et, un an plus tard, de se marier. Séparés en 1938, ils reprennent peu après une vie commune éclatée. Ils habitent alors New York, en temps de guerre, dans deux appartements voisins du même immeuble. Antoine pilote toujours, il s’absente souvent et Consuelo l’attend. Elle sort et rentre tard : dans son chez-lui, Antoine se désespère et écrit à sa « fontaine chantante » billet désespéré après billet désespéré. Il lui envoie des lettres d’amour tendres et touchantes, au moment même où il abreuve ses deux maîtresses de missives tout aussi amoureuses. Hypocrisie ? Mœurs du temps ? Personnalité ? Peut-être un peu de tout ça, peut-être autre chose qui nous échappe. Voici, nous dit Olivier d’Agay, un des préfaciers, « l’histoire d’un couple qui est en souffrance permanente, qui ploie sous les problèmes d’argent, de santé, d’instabilité, d’impossibilité de communiquer, de tromperie, d’infidélités, de trahison, de chantage affectif, d’orgueil, de jalousie et j’en passe. Pas vraiment un conte de fées à l’eau de rose ! ». Pourtant, derrière les reproches de l’un et les demandes d’explication de l’autre, se profile cet amour délétère ; difficile de le manquer puisqu’il se dit et se crie à pleines pages : « Chéri, moi aussi dans l’éternité, je t’attendrai sagement, si je pars la première ». « Consuelo Consuelo je ne savais pas imaginer une maison sans toi, une vieillesse sans toi, une soirée d’hiver sans toi. »

De la passion, donc ? Oui, sauf que cette passion, on l’a dit, l’aviateur la partageait en deux ou en trois. On sourit de le voir écrire à peu près mot pour mot à sa femme la même lettre déchirante qu’il adresse à l’une de ses maîtresses. L’amour ne se comptabilise pas.

On découvre un Saint-Exupéry possessif, au tempérament noir, enclin à une mélancolie dépressive qui lui fait imaginer ou souhaiter sa mort au cours d’une de ces missions auxquelles sa gloire l’associe.

L’édition est richement documentée : photographies, fac-similés de lettres, de tableaux (Consuelo peignait), de croquis et de dessins, et les multiples notes explicatives forment une manière de biographie, pour qui ignorerait tout de la vie de l’auteur de Terre des hommes.

Les quelque 160 lettres, télégrammes et billets que s’échangent les Saint-Exupéry sont loin de tout inclure. De nombreuses lettres restent encore en circulation, ou attendent leur sort futur, déposées dans l’un ou l’autre fonds d’archives institutionnelles ou personnelles.

Dans l’ensemble, cela dit, les lettres ici réunies suffisent au profane, elles deviennent répétitives à la longue, et si elles s’apparentent à celles proposées dans cette belle édition, les lettres manquantes n’auraient d’intérêt que pour le spécialiste ou le passionné de Saint-Exupéry.

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