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Ensaf Haidar, Andrea C. Hoffmann

MON COMBAT POUR SAUVER RAÏF BADAWI

Trad. de l’allemand par Marianne Dautrey
L’Archipel, Paris, 2016
278 pages
29,95 $

Le jour où, en 2003, elle a épousé le blogueur saoudien Raïf Badawi, Ensaf Haidar se dirigeait vers une vie « ordinaire » d’épouse saoudienne : plusieurs enfants, des domestiques pour les tâches ménagères, des vacances dans les meilleurs hôtels, des achats de luxe, et plusieurs heures passées en toute oisiveté avec d’autres femmes du voisinage pour meubler une solitude liée aux longues heures de travail de son mari entrepreneur.

Haidar Mon combat ArchipelOr, en cette année 2016, voici cette trentenaire dans un pays d’hiver, plus précisément à Sherbrooke, au Québec, seule avec ses trois enfants, et engagée à fond dans une campagne internationale visant à faire libérer son mari emprisonné pour ses opinions « libérales » mettant en cause les valeurs dominantes qui ont cours dans son pays d’origine. Le livre qu’elle publie est une action importante s’inscrivant dans ce légitime combat.

Comment expliquer ce destin si singulier ?

Raïf Badawi vivra dans sa jeune vie adulte une forme de « révolution intérieure », selon l’expression de sa femme : il lance un site de discussion sur le Web débattant des valeurs politiques et sociales en Arabie. Notamment des mœurs sociales et surtout de la place de la religion, une remise en cause inadmissible pour le régime.

Cette fureur subite d’écrire devient presque, dit Ensaf Haidar, une vocation, voire une « addiction ». Le sujet n’est pas attaqué de front, mais on peut légitimement penser que cette « rébellion » a ses racines dans le passé familial dysfonctionnel de Raïf Badawi. Son père est en effet décrit dans le livre comme un tyran, violentant ses propres enfants. Pire : il deviendra l’ennemi politique numéro un de son propre fils, appelant via YouTube les autorités saoudiennes à le punir pour le faire taire définitivement.

Car en Arabie, le blogue de Raïf Badawi s’attire, à l’aube du printemps arabe, les faveurs d’une certaine élite libérale, voire une notoriété dans le monde arabe. La résidence du couple Badawi à Djeddah devient un lieu de rassemblement des intellectuels locaux cherchant à faire progresser le pays vers plus de modernité. Mais ces mêmes écrits confinent de plus en plus Raïf Badawi dans la marginalité sociale : ses revenus se tarissent et sa nationalité lui est retirée. Même son vaillant avocat, qui cherche à le défendre, est emprisonné.

Visé par les autorités, menacé physiquement (il sera agressé au couteau), Raïf Badawi convainc sa femme Ensaf de fuir avec les enfants, au début en Égypte, puis au Liban. Mais même dans le pays des cèdres, où ses enfants vont à l’école en français, Ensaf se sent sous l’ombre saoudienne, ce pays y étant influent parce que grand investisseur. Aidée par le bureau local de l’ONU, Ensaf obtient en urgence la permission d’émigrer au Canada.

Entre-temps la situation de Raïf se détériore : jugé en 2012 pour « insulte à l’islam », il est condamné à une forte amende, à dix ans d’emprisonnement et à des coups de fouet hebdomadaires, fort heureusement interrompus par la pression internationale après une première « séance » en janvier 2015. (Il faut se pincer pour croire qu’un État pratique encore au XXIe siècle une telle répression inhumaine et disproportionnée.)

Après son arrivée au Québec fin 2013, plus que jamais isolée car, comme son mari Raïf, reniée par sa propre famille, Ensaf est mise en lien en mai 2014 avec Amnistie internationale Canada, qui fait connaître le sort de son mari. Le reste est plus connu : elle prend la parole publiquement, elle et son mari se voient attribuer des prix prestigieux, et c’est maintenant le Canada, fier d’un contrat d’armement de plusieurs milliards avec le régime saoudien, qui est dorénavant « forcé » d’aider Raïf Badawi.

On referme ce livre, qui se lit d’un trait, en admirant bien sûr le combat de ce couple rebelle et unique dans le contexte saoudien, mais aussi avec le sentiment qu’il faut en toute urgence faire ramener Raïf Badawi dans notre pays. Car au-delà de tout, du combat politique, du combat pour la liberté, du combat pour la dignité, du symbole que ce couple désormais représente, une situation dramatique, humanitaire, perdure : celle d’une femme plongée dans l’incertitude permanente sur le sort de son mari et de trois jeunes enfants depuis des années privés de leur frondeur mais courageux papa.

 

Publié le 11 juillet 2016 à 16 h 02 | Mis à jour le 11 juillet 2016 à 19 h 31