Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > CHANTS POUR UNE LUNE QUI DORT

Christiane Lahaie

CHANTS POUR UNE LUNE QUI DORT

Trois, Laval, 2004
172 pages
20 $

L’amour est souvent un terrain miné où s’engagent les combattants fous. À la Renaissance, la chansonnette mesurée de Jean Antoine de Baïf « Vous me tuez si doucement » témoigne de ces tourments occasionnés par un amour dévastateur. Dans le livre de Christiane Lahaie, Chants pour une lune qui dort, cette « douce mort » est un euphémisme. Au fil des saisons qui se succèdent, le récit met en scène l’histoire d’une jeune femme, possédée par un amour qui la démolit. D’entrée de jeu, toute la relation annonce une progression vers l’enfer.

Prisonnière d’un univers de froidure et de moisissure, la jeune femme trace le parcours de son histoire par fragments. Ce trajet se fait à travers des chants très courts. Ils forment l’ensemble de cette narration serrée que ponctue une saisissante sobriété et les chants évoquent en filigrane les musiques anglophones des années 1980. Ces mélodies lancinantes et tourmentées constituent, en quelque sorte, le décalque de la chansonnette de Baïf ou même de l’arrangement de Gabriel Fauré dont l’air intitulé « Quand mon mary vient de dehors » raconte l’histoire d’une femme battue.

Le roman aurait pu facilement verser dans la complaisance. Or, il n’en est rien. L’auteure a su éviter ce piège. C’est l’apparent détachement, la tranquille observation des faits qui confèrent au texte toute sa force. Dans un passage du livre, la jeune femme s’adresse calmement à celui qui l’a menacée : « As-tu toujours ce pistolet de chasse que tu m’as un jour braqué sur la tempe ? » Cette brève réplique est l’une des plus percutantes de la tonalité qui domine le récit.

C’est surtout la justesse du ton qui caractérise l’ensemble de l’œuvre. Elle rend très bien la psychologie d’un homme manipulateur qui réussit à faire porter à l’autre sa propre violence. Le paradoxe est d’ailleurs intenable puisque c’est la femme battue qui est ici responsable d’être violentée. « Tu t’es mis à te frapper au visage avec mes jointures. Tu disais tiens ! Regarde c’que tu m’fais, tiens ! »

Ce livre est d’une remarquable efficacité, tant par la maîtrise du style que par sa justesse. Il fait partie des œuvres majeures de la littérature québécoise contemporaine.

Publié le 22 septembre 2005 à 0 h 36 | Mis à jour le 22 septembre 2005 à 0 h 36