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CET ESPACE ENTRE NOUS

Numéro 139

Cèlia Sànchez-Mústich

CET ESPACE ENTRE NOUS

Trad. du catalan par François-Michel Durazzo
Le Noroît/Myriam Solal, Montréal/Paris, 2014
81 pages
Le Noroît/Myriam Solal, Montréal/Paris, 2014, 81 p. ; 18 $

En collaboration avec l’éditeur parisien Myriam Solal, Le Noroît nous propose une édition bilingue du très beau recueil de la Barcelonaise Cèlia Sànchez-Mústich, musicienne de formation, romancière, nouvelliste et poète mainte fois primée. Et l’éditeur ne s’est pas trompé : Cet espace entre nous est en tout point réjouissant. Oui, ce livre est superbement écrit, intelligent, sensible aux détails, mais ce n’est pas ce qui nous a le plus charmé. Sànchez-Mústich a le don de donner une épaisseur au monde sans trop le magnifier. Comme l’indique le titre de son recueil, elle évoque cet espace « dont nous ignorons l’entrée » où « nous sommes vraiment », « ces univers parallèles » où « apparaissent d’imperceptibles et fugaces passerelles / par où s’échappent des paroles ». Par la poésie, elle réinvente l’espace laissé libre par la mort de Dieu : « […] je t’appelle dieu : abréviation seule / du mot que j’ignore encore / et qui grandit lentement / dans le tube à essai / d’un laboratoire en ruines ».

Ici, un flacon de vernis à ongles n’est pas qu’un simple flacon de vernis à ongles. Il se métamorphose en sang, avant de devenir la cire cachetant une lettre « qui voyage dans le futur », et dans cet avenir le vernis couvrira un ongle « pour montrer du doigt une étoile / ou écailler le brouillard qui la cache ». Ailleurs, la pensée qu’« il est impossible que se soit arrivé », que chacun a sans doute déjà eue, s’exprime étonnement dans ces vers où, comme dans d’autres poèmes, l’abstrait se matérialise dans l’espace : « et je me tiens à la porte d’un théâtre / de plus en plus pleine de moi-même, de flammes / devant l’inextinguible concierge / qui me barre le passage sous prétexte / que le spectacle a commencé ».

Elle n’aura pas « besoin de beaucoup de foi. / Pas même d’un peu », écrit-elle, il lui « suffira d’avoir la foi ». On se laisse prendre par ce réenchantement, qui est beauté, non joliesse. La musique des baigneurs de la baie n’est peut-être pas autre chose que « celle de l’ultime particule, / nous révélant, au moment de disparaître, / le chemin ». Pourquoi ne pas y croire, ne serait-ce qu’un instant ?

Publié le 9 juillet 2015 à 13 h 12 | Mis à jour le 9 juillet 2015 à 16 h 53