Numéro 86

Louise Desjardins

CŒURS BRAISÉS

Boréal, Montréal, 2001
117 pages
17,95 $

Avec Cœurs braisés, Louise Desjardins entraîne les lecteurs au cœur d’un univers inusité où l’ironie filtre sans cesse la tragédie humaine. Adèle, la narratrice, observe ceux qu’elle croise pour quelques heures à peine avec un regard auquel rien n’échappe. Il y a le dentiste d’autrefois retrouvé vingt ans plus tard qui ne vit plus que pour son troupeau de bétail, l’amant d’un week-end à Boston à qui rien ne plaît, l’hystérique aveugle de l’autobus, le comptable masochiste, le séducteur fidèle à sa maîtresse européenne, et plusieurs autres personnages.

D’une nouvelle à l’autre, la narratrice de Louise Desjardins parle des petites et grandes névroses avec lesquelles chacun vit. En quelques pages, avec un ton mordant, elle met en scène la solitude, l’ennui, la déception, l’indifférence, le désespoir, la folie ordinaire. « Quand elle allume sa grosse télé couleur, une musique de l’autre monde remplit la pièce, puis elle s’installe dans un lazy boy de velours sans doute commandé lui aussi chez Sears. Princesse se love entre ses cuisses et nous avons l’impression qu’elle a quitté la terre. Willie mange une bouchée de son morceau de tarte, il fait une grimace, puis il met ses mains en cornet devant sa bouche pour ne pas qu’elle le voit chuchoter, C’est pas bon. Il ne finit pas son Quik aux fraises. Elle ne se retourne pas pour nous saluer quand nous quittons la maison. » (« Petits fruits mûrs »)

L’originalité de ces Cœurs braisés tient aussi à l’utilisation de l’art culinaire au cœur de chacune des onze nouvelles du recueil. Ainsi, « Civet de lapin » met en scène un artiste qui élève des lapins dans son studio-appartement pour peindre des natures mortes. « Cervelle flambée » traduit l’aveuglement de Sylvette face à un mari qui ne l’aime plus. Des « Amourettes de bSuf » à la « Poule en chocolat », de la « Bagatelle » à la « Dinde farcie », un aliment ou un met renvoie toujours, en quelque sorte, au nSud du récit. Sans jamais être artificiel, cet alliage, qui laisse parfois le lecteur avec un sentiment d’inquiétante étrangeté, renforce aussi la justesse acidulée de l’observation.

Parfois crues, les « recettes » de Louise Desjardins restent toujours étonnantes, épicées et savoureuses.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21