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Numéro 93

Mauricio Segura

BOUCHE-À-BOUCHE

Boréal, Montréal, 2003
170 pages
19,95 $

Étrange roman que celui-ci ; je serais tentée de l’appeler roman du blasement. Nayla et Johnny, déités déchues de la mode, entretiennent un amour à l’agonie. Jeunes mais déjà vieux pour leur monde, ils sont affectés à une « mission » qui comporte un séjour dans une chambre expérimentale où sont modifiées les perceptions. Ils trouveront à se sortir de leur désabusement, l’un en redécouvrant la naïveté dans l’amour, l’autre en se consacrant à du théâtre social, au Chili, après une tragédie personnelle où l’ezquétéré, une nouvelle drogue, est en cause.

Le roman frôle le fantastique et la science-fiction, grâce à cette chambre d’expérimentation et aux effets de la drogue. Les modifications d’états fournissent un ressort narratif qui donne un peu de mystère à une histoire qui autrement s’enlise dans les méandres de relations prévisibles parfois répétitives. Étonnamment, une mise à plat de l’histoire semble constitutive du livre, les ellipses narratives se fondant aux effets de la drogue. Nombre de pistes que l’histoire interrompt, comme dans un rêve, amènent le lecteur au même état de blasement, un peu altéré, que celui des personnages. Le roman semble décousu dans la première partie. Si l’on accepte de travailler à combler les blancs ou de rester dans un relatif état d’incompréhension, on entreprendra la seconde partie. Et si l’on arrive à suivre les élucubrations de Nayla, Johnny et de leurs nombreux amis (pas toujours facile de s’y repérer), c’est bien grâce à la stupéfiante sagacité de Mauricio Segura, qui sait rendre avec une exactitude chirurgicale le non-verbal du visage et des attitudes. Notons que la seconde partie se passe dans un Chili post-dictature ; radicalement différente (et bien courte !), elle joue de contrastes, d’attirances et de répulsions sexuelles, offrant une finale étonnante en ce qu’elle unit les pulsions de vie et de mort dans une prose précise et sensuelle.

Publié le 11 décembre 2003 à 13 h 31 | Mis à jour le 12 février 2015 à 19 h 14