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Evgueni Zamiatine

AU DIABLE VAUVERT

suivi de ALATYR

Trad. du russe par Jean-Baptiste Godon
Verdier, Paris, 2005
187 pages
22,50 $

Pour Evgueni Zamiatine (1884-1937), c’est l’hérésie qui fait vivre le monde. Sa vie durant, il n’a cessé de se situer en marge des courants dominants : « Anglais moscovite », comme l’a surnommé Alexander Blok, il était ingénieur naval et écrivain, fils de prêtre et bolchevik, garde blanc pour la Tcheka et cet exilé qui sollicita, dans une téméraire lettre à Staline, la permission de quitter l’URSS S’il fait aujourd’hui figure d’oublié, il a pourtant connu une grande célébrité dans les années 1920, alors qu’il Suvrait, aux côtés de Maxime Gorki, à titre d’acteur majeur de la littérature russe. Célébré comme un nouveau Gogol, il a d’ailleurs participé à l’écriture du livret d’opéra de Chostakovitch inspiré de la nouvelle « Le nez » en 1928. Les lecteurs de contre-utopies connaissent sans doute son classique Nous autres, achevé en 1921, mais interdit en territoire russe jusqu’en 1988. Traduit en anglais et en tchèque dès 1924 et 1927, Nous autres a servi de modèle au chef-d’œuvre de George Orwell, 1984. Jusqu’ici inédits en français, les deux récits truculents qu’ont fait paraître les éditions Verdier, Au diable vauvert (1914) et Alatyr (1915), sont teintés du régionalisme comique qui caractérise l’œuvre de Zamiatine à ses débuts, comme dans Province (1913), satire mordante et gaie de la Russie paysanne sous l’ère tsariste. Dans Au diable vauvert, Zamiatine évoque le quotidien d’un détachement militaire quelque part sur le Pacifique, à travers les mésaventures de l’engagé volontaire Andreï Ivanytch Polovets. Les plaisanteries grasses de soldat qui jalonnent le récit, jointes aux portraits fantaisistes de personnages aux dimensions ubuesques, en font un récit halluciné et allègrement déroutant. Dans Alatyr, le commissaire Ivan Makarytch, cacochyme comme tant de personnages chez Dostoïevski, désespère de trouver un fiancé pour sa fille Glaphira. Depuis la guerre contre le Grand Turc, la cité d’Alatyr, qui contrôle de près le taux des naissances, est aux prises avec une surpopulation de vieilles filles. Si Au diable vauvert et Alatyr ne sont guère les chefs-d’œuvre de Zamiatine, ils constituent tout de même deux récits surprenants qui donneront envie au lecteur d’en savoir plus sur le parcours et la personnalité de leur coloré auteur.

Publié le 26 novembre 2006 à 20 h 52 | Mis à jour le 31 janvier 2015 à 19 h 07